SAINT-EXUPERY ET HENRI JEANSON

Saint-Exupery était aviateur, écrivain et poète, Henri Jeanson était journaliste, scénariste et dialoguiste. Une solide amitié cimentait les deux bonshommes. Le poète disparu en juillet 44. Le journaliste-polémiste en novembre 1970.

En 1960, à l’occasion d’un hommage à Saint Ex, la télévision française se rendit chez Henri Jeanson pour recueillir quelques souvenirs sur son ami. Diamant d’émotion !

HERGÉ ET SA PETITE ENTREPRISE

Hergé filmé en Belgique avec ses collaborateurs de l’ombre. Un document plutôt rare. Sont donc interviewés à leur table de travail les décorateurs qui esquissent les intérieurs des personnages et les voitures qui peupleront la BD. Nous faisons la connaissance de la coloriste qui affirme  :  « Je peins sans vulgarité » (sic) dit-elle.

Le papa de Tintin assure : « La création vient toujours de moi ».

Mais voyons, qui en douterait ?

 

ALBERT CAMUS : « Pour vivre dans la vérité, jouez la comédie ! »

Dans ce monologue étourdissant, Albert Camus déclare sa flamme pour le théâtre « un couvent, où l’agitation du monde meurt au pied de ses murs. » . Selon lui, le mensonge des êtres tombe aussitôt face à la vérité de la scène.

Oxygène pure de l’intelligence. Merci Albert Camus.

AUTRE VIDÉO D’ALBERT CAMUS : « Les puissants sont souvent les ratés du bonheur »

 

 

LETTRE A LÉO FERRE

Cher Léo

Tout ça, c’est un peu ta faute.

Je fêtais mes 17 ans. Ta photo fleurissait partout en ville.  Tu allais donner un récital. Je sollicitais mes parents pour l’achat d’une place. La somme était raisonnable. Ils acceptèrent. Chouette. Tu étais mon cadeau d’anniversaire.

Et le grand soir arriva.

La salle du casino de Pau sentait la poussière. Les rideaux faisaient la gueule. Les couleurs aussi. Tout semblait fané. Charme de la province.

Je m’asseyais au quatrième rang. Hum hum. Les sièges avaient dû connaitre Félix Faure. 
Sur la scène, un piano patientait.  Mes voisins étaient des vieux. Ils avaient au moins… 45 ans !

Et patati, patata, patatras, chacun y allait de son avis. Des inconnus argumentaient sur les différentes périodes de ta carrière. Ils parlaient de tes chansons comme les ethnologues évoquent  les grands crus.

J’entendais aussi  : « Pourvu qu’il  chante « Pépée« .  Un voisin soupirait : « Et surtout « Avec le temps » !  » . Quelqu’un ricana : « Avec le temps ? » Mais voyons, il est obligé de la chanter !  »

Enfin, la lumière baissa jusqu’à disparaître tout à fait. Un rayon de lune éclaira les dents blanches du piano. Et tu entras en scène. A cet instant, quelques applaudissements,  immédiatement couverts par les  premières mesures de « Préface ».

Tu te plantes devant le micro. T’as pas l’air commode, dis donc !  En fait, tu dois être extrêmement concentré. Je me souviens qu’un de tes cheveux blancs s’est tout à coup mis à danser dans la lumière de la poursuite. C’était touchant, ce cheveux qui quittait le navire.

« Le poésie contemporaine ne chante plus elle rampe/ 
Elle a cependant le privilège de la distinction
/ Elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore… »

Ton spectacle, cher Léo, est resté LA baffe majeure de ma vie. Comme un premier amour, un premier rendez-vous, un premier naufrage. Ton œuvre m’a pris par la main.  C’était -comment dire ?- comme une transfusion d’intelligence. Trois heures de bonheur où les couleurs reviennent sur la peau, une chaleur inouïe qui  ruisselle  dans les veines.

Tu parles d’un voyage !

Ton invitation fait un carton.  Et j’envisage une vie meilleure, une vie  poétique, une vie sans tabou, une  vie clairsemée de coups de gueule qui sont comme autant de coups de pieds au cul.

Ta voix ne me dit que des choses vraies, essentielles. Et moi le petit mec du quatrième rang,  je suis ton unique spectateur. Je souris. Je pleure. Je souris  en pleurant.  La lessiveuse émotionnelle en profite pour essorer mon âme.

Après le récital, j’ai voulu te dire merci. J’ai donc pris le chemin de ta loge (en fait, un simple paravent en coulisse). Il y avait là déjà pas mal de monde. Tu m’as vu. Tu m’as souri. Je t’ai remercié pour ce moment magique et puis,  – on n’est pas sérieux quand on a 17 ans-,  je t’ai demandé si je pouvais t’embrasser.  Tu m’as regardé un moment. Et  tu m’as carrément ouvert tes bras.  Ils se sont refermés sur moi et tu m’as embrassé.

Je suis sorti de ce récital tout neuf… mais complètement sonné. Je titubais presque. Il me semblait que le jeune homme qui était entré dans cette salle n’avait plus rien à voir avec l’homme jeune qui quittait les lieux.

Pas mal d’années plus tard, j’ai eu une nouvelle émotion, celle de rencontrer Marie, ta dernière femme. Comme je lui expliquais mon intention de te rendre hommage et que, pour cela,  je devais faire des prises de vues chez toi, en Toscane, pour les besoins d’un documentaire, elle m’encouragea à venir lui rendre visite. Elle me précisa qu’elle se chargeait  de me trouver un hôtel pas cher au village voisin de Castellina.  Et je suis donc un jour arrivé dans ta maison.

Nouvelle explosion dans le cœur.

Mais une autre déflagration m’attendait. En fait de chambre d’hôtel, Marie avait trouvé bien mieux : un lit au dessus de ton piano ! Oui, dans la pièce même où tu travaillais ! De ma vie, je n’ai jamais été aussi heureux de si mal dormir.

Voilà.

Cette lettre est déjà bien longue. Je dois te quitter.  Il était logique, cher Léo,  que tu sois l’ultime destinataire de cette dernière missive. Environ quatre vingt dix lettres plus tard, je pose mon stylo. Je n’écrirai plus. Je voulais simplement te dire l’immense amour que j’ai pour toi et pour ton œuvre. Elle continue de me porter,  de m’emporter. Et je crois que nous sommes pas mal à  vivre cela. Merci Léo.

Tout ça, c’est un peu ta faute si je suis heureux aujourd’hui.

 

MY FAIR AUDREY HEPBURN

Pas de jetlag quand on est une star !

Le 9 avril 1956, sur le tarmac de l’aéroport de Genève, Yul Brynner et sa femme attendent leur copine Audrey Epburn.

L’actrice, native de Belgique, revient de New York et d’Hollywood où elle a participé à la grande soirée des Oscars. Au sommet de sa carrière, elle vient de tourner My Fair Lady de George Cukor, salué par la critique et récompensé par une statuette.

Elle arrive enfin. Souriante, sympa, dispo malgré les heures de voyage. Top.

 

LETTRE A LOUIS JOINET

Mon cher Louis

Au téléphone, où j’ai entendu ton sourire, tu viens de m’apprendre ton âge  : 83 ans ! J’ai pensé à une blague.  Tu te démènes pour l’un, pour l’autre, conseillant celui-ci, stratège avec celui-là…  Le fin négociateur que tu es a donc aussi négocié avec le temps.

Ton appartement-paquebot est ancré place de la République.  Il ne désemplit pas.  C’est que le navire-Joinet abrite une multitude d’associations. Les pauvrettes ne savaient pas où se domicilier. Tu leur as ouvert ta porte. Naturellement. Ta vie toute entière est  au service d’un verbe : servir. Quand tant d’autres se servent !

Toi, le conseiller droit de l’Homme des Premiers ministres de François Mitterrand, l’ex-éducateur de rue devenue le fondateur du syndicat de la Magistrature, l’infatigable expert indépendant auprès de l’ONU, on vient te voir du bout du monde pour solliciter une expertise, prendre un conseil salvateur, ou, simplement, pour être en ta compagnie, t’embrasser.

Normal.

Il faudrait  évoquer cette luminosité particulière qui squatte dans tes yeux, cet étonnement que tu as en permanence sur la vie et sur le monde. Tu ressembles à un enfant qui habite un point d’interrogation.

Cher Louis,

L’une de mes grandes fiertés est d’avoir réalisé un documentaire sur ta vie.

Sans Martine, tu le sais, rien n’aurait pu se faire. Elle avait une infinie tendresse pour toi, une passion émerveillée pour ta magnifique intelligence. Elle me disait que tes fulgurances de juriste touchaient au génie.  Non, ne lève pas les yeux au ciel.  Tu sais combien Martine était lucide.  Là où elle se trouve aujourd’hui, je suis certain que son admiration pour toi ne s’est pas émoussée.

D’ailleurs, l’actualité lui donne raison.

Il y a quelques jours, le boucher Mladic, de l’ex-Yougoslavie,  a été condamné à la prison à perpétuité et le Gouvernement Colombien et les FARC  viennent de signer un accord de paix. Grâce à toi, pourrait-on dire. Parce que ces deux évènements relèvent des principes dits « Principes Joinet » et que tu as présenté à l’Onu le 2 octobre 1997 et qui ont été adoptés.

Ces principes sont :

– Le droit de savoir de la victime;
–  Le droit de la victime à la justice
–  Le droit à réparation de la victime.
auxquels  s’ajoutent, à titre préventif, une série de mesures destinées à garantir le non-renouvellement des violations.

Mais que de combats pour en arriver là !

Derrière cette victoire, il y a une histoire infiniment douloureuse.  Une tragédie. Je sais qu’elle continue de te mordre  le cœur et qu’elle réveille parfois tes larmes. C’est l’histoire de Norma Scopise, ta grande amie uruguayenne torturée puis disparue en 1976. Elle dénonçait la dictature qui régnait dans son pays.
Norma avait 24 ans.

Grâce à elle, grâce à toi, la justice reconnaît aujourd’hui des crimes qui jusque là étaient trop souvent prescrits : les disparitions forcées.  `

Déraison d’États.

Merci pour ton combat, Louis.

Merci pour tous ces gens, pour tous ces morts sans sépulture. Bien que n’étant plus, ils continuent malgré tout d’exister. Ils ne sont plus des anonymes. Grâce à toi. Grâce à Norma.

Tu sais, Louis, les jours de tristesse, « quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle », il me suffit de penser à ton courage et à notre relation pour que les choses aillent un peu mieux. Cette petite lumière que tu éclaires en moi,  je sais qu’elle réchauffe beaucoup de personnes de part le monde.

Enfin, merci d’arrêter de lever les yeux au ciel.

Je t’embrasse

Frantz

 

LETTRE A MONTHERLANT

Cher Maître,

Nous nous sommes rencontrés chez un bouquiniste. L’un de vos ouvrages, « Pitié pour les femmes » était en solde. Deux francs (O,30 € !).  J’entends déjà les cons et les barbares ricaner  :  « Mais cet ouvrage ne vaut guère plus ! »

Passons. Argumenter avec les cons et les barbares est parfaitement vain. Il faut changer de trottoir ou, mieux,  les abattre froidement. Mais les munitions, je crois, viendraient à manquer.

Ce livre fut une révélation, une lumière, l’absolue certitude que je vivais là un moment important. Non, cet ouvrage ne me plaisait pas. Plaire, verbe anémié ! Non, il me prenait comme  pendant l’amour. Il m’emportait dans des régions inconnues.  J’étais subjugué par votre insolence, votre style frondeur, cette liberté éblouissante et joyeuse. Vous shampouiniez les mots. Et mes yeux ne piquaient pas.

Oui, il y avait là, dans cet ouvrage,  une audace assumée et bougrement rafraîchissante.

Ce passage par exemple où vous écrivez (de mémoire)  « Inutile de pousser plus loin la chose, nous savons que les lecteurs ont horreur des descriptions » et vous continuez le récit… ou celui là encore, situé au coeur du roman, où vous notez qu’un chat vient de monter tout à coup sur votre table de travail et dérange votre écriture… avant de reprendre  tranquillement le fil de l’histoire …

Humour ravageur,  ironie scandaleuse. Gelée royale !

Maupassant, cet orfèvre,  mon orfèvre, m’avait enseigné la rigueur du mot juste, l’économie de moyen au service d’un pessimisme généreux et d’une fatalité magnifique. Votre plume, elle,  m’apprenait que nous sommes libres et heureux … si nous le voulons.

Je pénétrais dans vos pages. J’étais dedans. Je m’y promenais. Il faisait doux. Oxygène de l’intelligence. Chantilly de l’esprit. Et les pages se  tournaient toutes seules…

A la question bébête : « Qu’emporteriez-vous sur une île ?  »  Sans hésitation, je réponds que je prends tous vos ouvrages… et  ceux de Maupassant.

Bien sûr la série des Jeunes filles, La Reine morte, La Rose des sables, Le chaos et la nuit, Un assassin est mon maître mais tant d’autres aussi !

Vous vous êtes donné la mort le 21 septembre 1972.

Vous deveniez aveugle.

Mac’Avoy, le peintre qui avait réalisé votre portrait,  est venu vous rendre visite quelques heures avant le geste fatal (capsule de cyanure et balle dans la gorge). Vous  lui avez dit :  » J’ai l’absolue conviction qu’il ne restera rien de ce que j’ai écrit. Rien. »

Erreur.

Votre œuvre est étincelante et ces phrases, vos phrases,  restent à jamais dans notre cœur :

« Quand on dit du mal de toi, je ne le crois jamais » (La ville dont le prince est un enfant)

« Éternité est l’anagramme d’étreinte.” (Les jeune filles)

« Une petite flamme de folie, si on savait comme la vie s’en éclaire !” (Malatesta)

« J’ai mal du bien que je te veux » (Encore un instant de bonheur)

« La vie n’a qu’un sens : y être heureux. Si la vie n’est pas synonyme de bonheur, autant ne pas vivre.” (Carnets)

Avec Maupassant, j’espère vous rencontrer de l’autre côté.

 

 

LETTRE A JACQUELINE BELLIDO

Ma chère Jacqueline,

Le hasard nous conduit à rencontrer des êtres particuliers. Ils colorient notre présent et orientent notre futur. Rien à voir avec les anonymes que nous croisons chaque jour, ces indifférents tristouilles et maussades qui sont parfois,  hélas, le papier-peint de nos vies.

Avec toi, Jacqueline, tout est encore différent.

Ta présence bouleverse les certitudes. Tu es une avocate du bonheur,  une publicitaire de la vie. Tu as la force de l’évidence.  Une force contagieuse. Ton talent dérange les calendriers. Ton sourire  fissure les doutes . Tu distribues tes certitudes comme d’autres des friandises. Et les nuages noirs s’éloignent enfin.

Il faudrait aussi parler de ta voix, précise comme une flèche, de tes yeux-lasers qui fouillent l’âme de ceux que tu regardes, il faudrait évoquer ton côté foutraque, désorganisé, cette éternelle provoc aux choses établies, comme un doigt d’honneur à  l’échéance.

Tu sais domestiquer l’inattendu. Avec toi, la clim est en panne,  les cravates font la gueule, les cons s’évanouissent, l’improbable est certain.

Les gens te croient comédienne, professeure de théâtre et metteuse en scène dans la région de Pau.  Je pense, moi,  que tu es  avant tout une formidable accoucheuse. Une passage-femme. Tu révèles aux autres un talent qu’ils ne se soupçonnaient  pas.  Tes mots aspirent les maux et grâce à toi, nous respirons mieux.

J’ai été ton élève.

C’était il y a presque longtemps.

Avec d’autres apprentis-comédien (es) tu nous recevais le vendredi soir au sous-sol de ta maison sans maître. Aux étages vivaient deux lucioles magnifiques, tes filles,  et puis un petit bonhomme, beau a inspirer Saint-Ex. Ton fils. Il y avait aussi un ogre gentil qui frappait  le plancher en grondant. C’était Jean-Claude, ton mari, le papa des lucioles et du petit bonhomme. Nous faisions trop de bruit.  Il réagissait à sa manière.

Que de souvenirs dans ce sous-sol coloré !  Aujourd’hui encore, ils  « palpitent là, comme une petite bête ».

Tu nous apprenais à placer notre voix,  à  découvrir des auteurs. On riait, on déconnait,  mais attention !  on ne jouait pas pour s’amuser. Et puis un jour, grâce à toi, nous sommes montés sur scène. Nous avons été applaudis.  Des éclaboussures de bonheur.

Je viens d’apprendre que tu te lances dans une nouvelle aventure « RaconThé à la menthe » à Lescar. Tu vas, une fois encore,  rencontrer le succès. C’est certain. Tu vas illuminer ton entourage. J’espère que ton public est conscient de la chance qu’il a d’être à tes côtés.

Tu es bien mieux qu’une star, mieux qu’une étoile.

Tu es une âme magnifique.

Et je t’embrasse.