LETTRE A SACHA

 

Mon cher Sacha

tu prêtes ton esprit à ceux qui n’en ont pas toujours. Moi,  j’emprunte tes films pour celles et ceux qui ne les connaissent pas. Cela fait bien longtemps que nous nous fréquentons tous les deux. Avec quelques auteurs, tu es l’un de mes amis, parmi les plus intimes.

Si je vénère, et ô combien,  le talent cristallin de Maupassant, si j’aime le sourire triste de Marcel Aymé, la plume-scalpel de Montherlant, l’anarchie maitrisée de Céline,  je tombe à genoux devant ton humour corrosif et tes caresses décapantes. L’admiration que j’ai pour toi se double d’un immense amour pour l’homme admirable que tu étais. Oui, admirable. Les idiots qui continuent de prétendre que ton comportement pendant la deuxième guerre ne fut pas joli-joli me consternent. Il y a des baffes qui se perdent. Pas pour tout le monde, heureusement. Permet que je sois, le temps d’un post,  l’avocat de ta mémoire.

C’est que j’ai consulté ton fameux « dossier d’instruction ».  Il est vide, vide au point  que deux  journaux de l’époque passeront cette incroyable annonce :  « Cherche personne à charge contre monsieur Sacha Guitry ». Et personne  ne se présentera. Ton avocat prendra connaissance de ton  dossier. Il lira  : « motif de l’arrestation : ignoré ». A ta question : « qui m’accuse ? », on te répondra  : « tout le monde »  mais qui donc a pu me dénoncer ? « personne »…Finalement, faute de mieux, on trouvera ce terme : « Intelligence avec l’ennemi ».

Cher Sacha, ton malheur est venu qu’un soir, à l’issue d’une représentation, un officier allemand, enchanté par ta prestation, te demande ce qui te ferait plaisir.  Du tac au tac, tu lui as répondu : « Libérer mon ami Tristan Bernard », lequel était « d’origine juive ».  Et l’Allemand de surenchérir :  » Cher maître, donnez moi 10 noms et je ferais libérer ces personnes ». Ce que tu as fait. Et 9 autres personnes ont été libérées avec Tristan Bernard. De cet instant, de cet instant précis, le bruit a couru que tu étais « tellement bien avec les allemands » que tu avais le pouvoir de faire libérer quiconque. Poison de la rumeur.

A la Libération, on est donc venu t’arrêter le 3 Août 1944,  au petit matin. Tu étais vêtu d’une robe de chambre. A tes pieds, de simples mules.  Ta terreur, alors, n’était pas que l’on te brutalise, mais que l’on pille ton domicile-musée. Par chance, un homme armé s’est proposé pour garder ta demeure, mitraillette au poing. Il s’appelait Alain Decaux. Et personne n’a touché à tes trésors.

On te reprochait ton succès, ton argent,  et d’avoir « fait bombance » pendant l’Occupation.  C’était, il est vrai,  très maladroit quand Paris crevait de faim. Personne n’a cru bon de préciser que tu avais défendu de jouer tes oeuvres en Allemagne et que tu entretenais certains amis et confrères tombés dans la panade. « J’ai été inconscient, mais je n’ai pas manqué de conscience » diras-tu.

En somme, il ne fallait pas rester à Paris. Si tu avais pris le bateau avec Jouvet, Breton et tant d’autres pendant la guerre,  nul reproche ne t’ aurait accablé à l’heure de l’épuration. Tu as préféré porter l’esprit français dans les théâtres de la capitale. Intelligence avec l’ennemi ? Tu as répondu  :  « Je crois, en effet, n’en avoir pas manqué ».

Mon cher Sacha,  après avoir subit le dépôt, Le Vel d’Hiv, Drancy et la prison de Fresnes… on t’a libéré. Le procès s’est terminé par un non-lieu, trois ans après ton arrestation. C’était le 8 août 1947.

Est-il utile de préciser qu’au cours de cette instruction, aucun de tes « libérés » n’est venu témoigner en ta faveur ? Comme c’est triste. Ton humeur a changé. Avant cet épisode désolant, ton travail  relevait d’un joli champagne blond. Après tes ennuis,  cet alcool changea de couleur. Ce fut désormais du champagne noir. Et la blessure ne s’est jamais refermée.

Il n’est pas vain de rappeler tout cela. Les français qui ont bonne conscience ont souvent mauvaise mémoire.

Cher Sacha, dès le début de ce siècle naissant, le vingtième, tu as  eu cette idée géniale de filmer tes contemporains parmi les plus illustres. Il s’agit de ces vidéos que je poste régulièrement  sur mon blog. Elles rencontrent, à ma grande surprise, un formidable succès. Chaque « clic » d’appréciation est pour toi. Chaque commentaire t’es directement adressé. De là où tu te trouves à présent, je veux croire que  tout cela t’enchante. Moi, cela me ravi. J’ai la folle prétention de participer à ta réhabilitation.

Et je te serre contre moi.

 

 

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