LETTRE A LA MORT

Madame,

Le 29 avril 2015, vous m’avez pris la femme que j’aimais. C’était la mère de Jules, notre petit garçon. Il avait alors six ans. Avec sa maman, on devait se marier quelques semaines plus tard.

Tout était prêt, réservé, rêvé.

Pourquoi vous êtes vous intéressée à elle ? Était-ce vraiment une priorité dans votre agenda noir ? Allez, quoi,  rien ne pressait ! Je me demande  pourquoi le bonheur des autres vous est à ce point insupportable.  Il y a tant et tant d’ordures qui vous méritent, tant d’ignobles salopards dans votre salle d’attente ! Alors, pourquoi l’avoir choisi, elle ? Pour la joie méchante de rafler un ange ? Pour la satisfaction d’éteindre un sourire ?

Ah, Madame, votre  cruauté relève du génie. Vous avez la jouissance nazie. Vous faites vos ablutions avec nos  larmes. Vous vous bronzez au soleil froid de nos solitudes.  Vous êtes incohérente,  inattendue, puissante, salope en diable. Vous êtes le verso de l’amour, le fisc du bonheur.

Nous nous connaissons bien tous les deux.

Je vous ai aperçu en Afghanistan dans les cernes de ces femmes malades à l’hôpital de Kaboul, je vous ai reconnu à Fukushima,  où je faisais un reportage sur les enfants irradiés. Votre odeur acre et sucrée flottait dans les ruines de Boumerdès, en Algérie, après le tremblement de terre. 

En Erythrée, vous étiez la mouche bleue qui se promenait sur les visages de ces soldats foudroyés. Vos caresses glacées font tomber les cheveux des petits  malades à  l’Institut Gustave Roussi. Vous vous adaptez bien. Vous pouvez être rapide comme un chat.  Dites, entre vous, vous pourriez pas lever  le pied et passer aux 35 heures ?

Madame, si je vous écris c’est que le moral n’est pas terrible terrible. Cela doit vous faire plaisir.  Chez vous,  pas de petit profit.  Tristesse,  spleen, ennui font partie de votre famille.

Pourtant, malgré tout, cet après-midi, je vais me promener avec Jules. Sa petite main dans la mienne, nous partons visiter une exposition. Et si tout se passe bien, on devrait conclure la journée avec une glace et peut-être l’achat d’un paquet de cartes Pokémon (j’y laisse la moité de mon salaire dans ces trucs-là… ).

J’espère que notre bonheur vous emmerde.

Cette idée me fait du bien.  Et voyez vous, déjà,  je vais un peu mieux.

En attendant, vous comprendrez que je ne vous adresse pas mes sentiments les meilleurs.

Rien à vous

F.