LETTRE AUX LETTRES D’AMOUR

Chères lettres d’amour,

Que devenez-vous ?  Dans quel grenier vous empoussiérez-vous ? Où êtes vous ?  Dans quel maquis de quelle mémoire  ? Existez vous encore ?  Je me demande.  Parmi  ces tempêtes du sentiment,  ces arcs-en-ciel délicieux,  ces  averses salées et  douloureuses,  il doit bien y avoir des survivantes, quelques rescapées…  Questions d’un autre âge…  Avant goût d’un presque schnock…

M’en fous.

Et puis, d’ailleurs,  écrit-on encore aujourd’hui ? Je veux dire avec de l’encre, du papier, une enveloppe et – slurp !- un coup de langue pour le timbre ?  Tout va trop vite, toujours. Le retour sur investissement, désormais,  doit être immédiat. D’ailleurs,  imprime-t-on les mails amoureux ? Conserve-t-on les sms brûlants ?  Non, certainement.  Et si l’amour est une affaire de preuves, détruisons-nous les preuves de cet amour quand on change d’ordi, de  smartphone ?  Oui ? Ah, mais il reste quoi, alors ?

J’ai le souvenir d’une déchetterie dans les Landes, un été.

Parmi un empilement d’objets cassés, de babioles nazes et crades, se trouvaient des  lettres blanches disséminées un peu partout. On aurait dit des taches de neige sur du fumier.

J’ouvris l’une d’elles.

C’était une lettre d’amour.

Elle commençait ainsi : « Mon coeur chéri ». Impression désagréable.  Sentiment d’entrer par effraction dans la vie de quelqu’un.  Pas mon genre. Je  remis donc  la lettre dans son enveloppe et la  reposais.  Sur l’ enveloppe,  je me souviens d’un prénom : « Olivier ». 

Malaise.

Qui donc avait jeté ces lettres ?  Était-ce le destinataire ? Des héritiers ?  Ou bien était-ce  l’épilogue  d’un vide-grenier ? Je quittais la déchetterie, le cœur serré. 

Le lendemain, il pleuvait à verse. Et je me disais que l’eau de pluie,  à cet instant, devait se mélanger à l’encre des mots. De ces lettres éparses,  il ne devait rester qu’une bouillie de papier, une compote de cœurs.

Chères lettres d’amours, chères fantômettes,

A l’heure où mon cœur-ado jouait du tam-tam,  j’écrivais jusqu’à  six missives chaque jour. La lettre sitôt disparue dans la boite, une  pensée m’assaillait  :  « Non, je n’ai pas bien dit tout ce qu’il lui faut dire.. » (Racine)  … et  j’en écrivais une autre !    Flattée au début,   ces cascades de phrases  dégringolaient sur ma correspondante. Tout  cela devait l’assommer sans pour autant lui faire mal.  Miracle de l’amour. Mais ma flamme, à la longue,  devenait encombrante. Cet incendie n’embrasait que moi.  Sans le savoir,  sans le vouloir, j’inventais le terrorisme affectif.

Et j’écrivais toujours.

Chères  lettres d’amour, que devenez-vous ?

2 réponses sur “LETTRE AUX LETTRES D’AMOUR”

  1. Quoi de plus chic que l’élégance – un poil surannée – d’une lettre manuscrite ? Exercice risqué au demeurant si la calligraphie ne fait pas montre de la même élégance que celle affichée dans l’expression des sentiments. Des fois, c’est l’inverse. Pire encore si le destinataire (non adepte de la zététique, s’entend) joue les graphologues : des jambages trop emmêlés trahiraient-ils un noir dessein de pure concupiscence ? Comme ce « t’ » qui ratatine le « aime » sur la marge… y’a de la franche culbute dans l’air.
    Les lettres d’amour, faut pas les garder.
    Ils fouillent mes tiroirs – Se régalant d’avance – De mes lettres d’amour – Enrubannées par deux – Qu’ils liront près du feu – En riant aux éclats.
    Jacques Brel – le Tango Funèbre

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.