LETTRE A MES DEUX GIGOLOS

Chers Gigolos,

Preniez-vous cher, justement ? Je ne sais pas. Le pognon, vous n’en parliez jamais. A votre façon, vous étiez pudique. Mais vous parliez du reste ! Quelle rigolade !

Henri et Benjamin.  Je me souviens de vos prénoms. Tous les trois, nous étions davantage complices que vraiment amis. Nous nous sommes rencontrés lors de mon installation à Paris. Vous m’aimiez bien, je crois.  Ma candeur devait être votre oxygène. Vos aventures tarifées me faisaient rire… sans vraiment me faire envie.

Pour être honnête,  ce sont surtout vos dispositions qui  m’étonnaient.  Vous m’affirmiez que votre sexe vous obéissait … au doigt et à l’oeil. Le cerf-contrôle ! J’étais impressionné. A vous croire, jamais de panne. « Get on up, Stay on the scene !  » Votre concentration commandait votre slip.

Chers gigolos, votre terrain de chasse, si je me souviens bien, c’était La Coupole, boulevard du Montparnasse et  aussi le Café de la Paix, place de l’Opéra. Mercredi et samedi après-midi.  Vos « conquêtes » avaient dépassé allegro la soixantaine. Vous en aviez à peine 22.  A sexe vaillant, rien d’impossible ! Dans la poche de  vos manteaux, des préservatifs, quelques liens (histoire de pimenter l’étreinte),  des menottes et, selon vous, indispensable, un gel lubrifiant. Il ne manquait plus que la médaille de Lourdes. Avec l’argent de vos coups de reins vous m’offriez des coups à boire, parfois de bons repas. Je n’avais pas honte. Je crevais la dalle.

Un jour, dans l’entrebâillement d’une porte de salle de bain, j’ai surpris Benjamin. Il peignait son sexe comme une enfant sa poupée. Il le parfumait et lui parlait doucement comme on le fait pour apaiser un tout petit.   » Ô mon bijou, lui disait-il, on t’a fait du mal, hein ? Ne t’inquiète pas, c’est fini , je suis là maintenant, je te protège… » J’étais stupéfait. Quand je t’ai raconté la scène,  Henri,  tu n’as pas eu l’air surpris. Tu as soupiré :  « Oui, je sais, ça lui arrive.. C’est son truc. Ce con parle à sa teub ! « .

Tout de même, ça me turlupinait ces étonnantes dispositions sexuelles. Un jour,  Henri,   je t’ai carrément posé la question. « Entre nous, dis-moi comment tu fais ?  Elles sont plus vieilles que ta mère !« . Alors, sans même prendre le temps de réfléchir, tu m’as dit d’une voix inimitable : « Tu sais, quand je ferme les yeux, elles s’appellent toutes Marilyn ! »

RENÉ DE OBALDIA, L’ANARCHISTE ÉLÉGANT

René de Obaldia, magnifique monsieur, adolescent de 98 ans ! Il fut ma première grande émotion théâtrale grâce à Jacqueline Bellido, femme généreuse,  admirable autant qu’admirée, et professeure d’art dramatique à Pau (profitons-en  pour la saluer et lui dire que nous sommes nombreux à l’aimer, c’est important…)

René de Obaldia, acrobate du verbe, malicieux, iconoclaste et rigoureux, nous prend par la main avec un verbe ciselé comme un diamant et tranchant comme lui. Chez lui, le cocasse, sinon l’absurde,  est le véhicule naturel qui conduit à l’émotion poétique. Chacune de ses pièces est un passeport pour un chemin heureux, une destination improbable, un rire salvateur.

Il faut lire ses pièces, les voir sur scène, les applaudir. Son œuvre agit comme un médicament-copain.  S’il n’écrit plus aujourd’hui depuis la mort de sa femme, le doyen de l’Académie Française, lucide,  sait que la fin du voyage est proche : « En soi, la mort ne me fait pas peur. Me revient le mot de Cocteau : « La mort ? Mais j’y suis habitué ! J’étais mort si longtemps avant de naître. ». Et puis il y a la boutade de Jean Paulhan : « La mort ? Pourvu que j’arrive jusque-là ! ».

Dans ce reportage tourné dans une librairie belge en 1967, ne vous fiez pas à ces airs de grand bourgeois un peu pincé. René de Obaldia est un anarchiste élégant, un dynamiteur d’hypocrisies. Chacune de ses pièces est une petite bombe à fragmentation. Mais oui.

Son interview  est entrecoupée d’ extraits de « Du vent dans les branches de Sassafras » avec Rita Renoir. Régal !

 

 

BUSTER KEATON OU LE SOURIRE DE LA SOLITUDE

C’est un document terrible, tourné au Canada en 1964, deux ans avant la mort de l’artiste. Buster Keaton écoute le metteur en scène, Gérald Potterton lui indiquer ce qu’il attend de lui.

Salieri dirigeant Mozart.

Mais Buster Keaton écoute.  Dans ses silences, ses hochements de tête, on devine rapidement combien gagnerait le film en intensité et en force comique s’il était lui-même aux commandes. Après les prises de vue, il s’en ouvre à la caméra venue faire un reportage sur lui.  Sans acrimonie. L’époustouflant génie est résigné. Il honore son contrat en bon professionnel. Mais il sait.

L’âge d’or du cinéma burlesque est loin, tellement loin ! Le burlesque ? Il en donnait cette définition : «La surprise en est l’élément principal, l’insolite notre but, et l’originalité notre idéal.» Concision incroyable.

Buster Keaton, acteur, scénariste, réalisateur,  était un mathématicien du rire, un maître de l’espace et du rythme,  un orfèvre du travelling. Il disait :  »  Quand on avait un bon début, on cherchait une bonne fin. On savait que le milieu viendrait de lui-même.  » 

Lui qui débuta à l’âge de quatre ans tourne donc ici son dernier film muet. Un film médiocre de 25 minutes, vague prétexte pour découvrir les jolis paysages canadiens. Alors qu’il pensait souffrir d’une simple bronchite, un cancer du poumon l’emporte en quelques jours, le 1er février 1966. Il avait confié : «  Je souhaiterais être mis en terre avec un jeu de cartes et un chapelet afin d’être prêt à toute éventualité… «