LETTRE A ANDRÉ

Cher André,

en écrivant ces premiers mots, je m’aperçois que personne, jamais, ne vous nommait ainsi. Vous étiez « Dédé« , « Toque-manette » (parce que vous serriez sans cesse les mains de vos administrés) ou encore « l’Embrayage » (fine allusion à votre homosexualité et à votre couleur politique, l’embrayage étant la pédale de gauche dans une voiture).

Après avoir été ministre sous Mitterrand, votre heure de gloire, vous êtes devenu sénateur. Vous n’étiez pas père mais vous restiez maire !   Nous nous étions connus quand je travaillais à « Sud-Ouest ». Vous aviez, comme tout bon politique,  la lucidité pratique . Il est toujours bon d’avoir un journaliste dans sa poche. J’étais dans la votre.

Mais pas dans votre slip.

Au premier étage de la mairie, un jour, comme je vous disais que je voulais « monter à Paris », pour « tenter ma chance« , vous avez pris un air suave et, posant votre main sur ma cuisse  vous m’avez dit : « Tu sais que je pourrais t’aider, moi ? » J’ai eu un rire nerveux et vous avez retiré votre main. Plus jamais, la chose ne s’est reproduite. Vous tentiez votre chance.

Avec moi, c’était raté.

Vous étiez homosexuel comme d’autres sont alpinistes. Par goût du risque, pour la tentation du vertige. Vous étiez roublard, brillant, imprévisible et calculateur. A vos proches, vous affirmiez :  « Je me suis  tapé les plus beaux mecs du coin ! » et parmi les rires que cette déclaration provoquait immanquablement, votre oeil, lui, ne riait pas. Il fouillait l’assemblée et s’arrêtait sur celui qui  approuvait cette vantardise. Il y avait peut-être là une occasion à saisir. Vous draguiez 35 heures par jour. Le cauchemar de Martine Aubry.

Une fois, cependant, l’affaire a failli mal tourner.

Un de vos amants vous a accusé de harcèlement sexuel. Du sucre pour les médias ! Ce scandale braquait les lumières sur vous.  Loin d’être accablé, vous sembliez ravi. France 2 m’a alors demandé de faire un reportage sur cette histoire.  Je suis »descendu « de Paris tout exprès.  Vous m’avez accueilli avec une vraie jovialité. Après l’interview, pas de main sur ma cuisse mais en « off », vous m’avez affirmé que tout cela n’était qu’une minable affaire de chantage. Votre amant, en réalité, acceptait de retirer sa plainte contre deux millions de francs. Prenant votre air malicieux, vous m’avez dit : « Tu te rends compte, Frantz, deux millions de francs ! Ça fait cher le centimètre ! » .

As de la gaudriole et, sans doute, de la cabriole, le fin lettré que vous étiez ne répugnait pas à taper dans la gauloiserie, l’humour gras, des mots de troisième mi-temps. Une autre fois, vous m’avez demandé : « Tu sais ce que c’est le comble de la confiance en soi ? » Non, je ne savais pas. Alors vous, très fier  :  » C’est de péter quand on a la chiasse ! »

J’ai rigolé comme on éternue.

Cher André, j’ai appris un jour par hasard, en lisant un hebdomadaire, que vous étiez atteint d’un cancer. Je vous ai écrit pour vous souhaiter du courage dans cette épreuve puis je suis parti faire un reportage en Israël.

A mon retour, cinq jours plus tard, vous étiez mort !

Mais vous ne m’aviez pas oublié.

Dans ma boite aux lettres, il y avait un mot de vous. Vous me remerciez pour ces bons vœux de rétablissement et vous m’assuriez que « si votre santé le permettait« , vous alliez vous « représenter aux municipales pour un nouveau mandat« .  Ainsi donc, à l’article de la mort, vous aviez non seulement pris le temps de me répondre mais vous restiez encore mordu par le virus de la politique.

Cher Dédé-toque-manette, je ne sais pas si depuis là où vous  êtes, vous pourrez lire cette lettre numérique, mais je tenais à vous dire que je vous aimais bien.

Et je vous embrasse.

Sur les joues.

F.V.

 

 

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