ALBERT CAMUS : « Les puissants sont souvent des ratés du bonheur »

Albert Camus disserte sur le bonheur et  le théâtre.

Le chemin de ce Prix Nobel, cuvée 57,  est singulier. Orphelin de père et fils d’une femme de ménage analphabète, Albert Camus est immense de courage.  Sa trajectoire est fantastique. « Si j’avais à écrire un livre de morale, dira-t-il, il aurait cent pages et quatre-vingt-dix-neuf seraient blanches. Sur la dernière, j’écrirais  : « Je ne connais qu’un seul devoir et c’est celui d’aimer ».  

Parmi ses projets, à ce moment-là, Camus sait qu’il va passer Noël  59 à Lourmarin avec l’éditeur Michel Gallimard, sa femme et sa fille.

Ce qu’ils font.

Le 4 janvier 1960, ils décident de rentrer sur Paris. Gallimard vient d’acheter un bolide, une Facel Vega  (253 chevaux). Il  tient à remonter avec l’écrivain. Camus hésite. L’autre insiste. Camus cède et prend place près de lui. La voiture fonce. A hauteur du village de Villeblevin, (Yonne),  vers 14 h15,  dans une ligne droite, un pneu éclate et le bolide s’encastre dans un platane. Le choc est terrible.  La voiture est broyée.

Camus meurt sur le coup.  Michel Gallimard décèdera peu après. Sa femme et sa fille sont blessées. Dans les poches de l’écrivain, on retrouvera un billet de train pour Paris.

Quelques jours avant sa mort, Camus avait donné une interview extraordinaire, curieusement jamais publiée.  L’écrivain y racontait le moment le plus intense de sa vie.

Et ce n’était ni la gloire, ni l’argent ni l’attribution du Nobel : « Ce fut dans mon école que j’ai fréquenté dès l’âge de quatre ans où j’ai rencontré Louis Germain, mon instituteur, ancien rescapé de la même guerre que mon père.  Il a lu à toute la classe un extrait des Croix de Bois de Roland Dorgeles. Dans cet extrait, je découvre la vie au front, la Première Guerre Mondiale, les tranchées, le monde dans lequel mon père a perdu la vie. Cette lecture nous présente un passé dans lequel s’engloutit un père jamais connu.

Le roman de l’histoire du monde coïncide avec le roman de ma propre histoire. Ce livre renferme la clef du mystère du trépas paternel. A la fin de l’extrait, l’émotion était présente dans toute la classe. Lorsque M. Germain lève la tête, il est frappé par la stupeur de la classe. Mes camarades et moi avons découvert la vie passée de notre instituteur. M. Germain, me voyant pleurer, me murmure quelques mots doux et tendres. 


Des années plus tard, je rend visite à M. Germain. J’ai quarante-cinq ans, je suis célèbre par la publication de mes livres. En me voyant je me souviens que le vieil homme s’est levé de son fauteuil, s’est dirigé vers un meuble, a ouvert un tiroir, sorti un livre et, à ce moment-là, j’ai reconnu Les Croix de Bois. Il m’en a fait cadeau. En me faisant ce cadeau, il me dit cette phrase inoubliable :  » Tu as pleuré, tu te souviens ? Depuis ce jour là, ce livre t’appartient. »

Immense Albert Camus.