LETTRE AUX VOYAGES

Chers voyages,

Je ne sais pas si vous formez la jeunesse. Ce dont je suis certain, c’est que vous modelez notre regard et musclez notre empathie.  Vous coloriez nos souvenirs. Vous êtes l’oreiller de notre vieillesse. Demain, quand nous serons arrivés au bout du chemin, schnocks immobiles et résignés, penser à vous nous fera encore voyager. Merci.

Chers voyages, j’étais un mauvais élève, très régulièrement puni. Madame Lavigne, notre institutrice, était une peau de vache. En plus ridée. Depuis longtemps, elle ne donnait plus de lait.  Mais elle continuait à beugler, l’ancêtre ! Notre classe était sa basse-cour. On y trouvait des petits coqs, quelques poussins, de gros cochons.

Moi, j’étais l’âne.

Elle ne me supportait pas (mais, après tout,  étais-je supportable ?).  J’étais le caillou dans sa bottine, le rire dans la minute de silence, la tache d’encre sur le devoir rendu. Pour me rembourser de l’ennui qui me grignotait, je faisais rigoler les copains. Salaire de cancre.  Madame Lavigne  (qui, soit dit en passant, était peut-être restée demoiselle…) était une mémé vicieuse, sournoise avec, j’en suis persuadé,  quelques globules nazi.

Un jour,  j’ai apporté un certificat médical. Du sérieux. Notre médecin de famille lui demandait  de ne plus me tirer les oreilles. A force, les pauvrettes se décollaient !  Dès lors, à chaque  bêtise de ma part, chaque nouvelle « insolence », madame Lavigne prit l’habitude de me foutre dehors.  En guise de punition, je devais m’asseoir sur les marches, ne plus bouger. La cour de récré était à moi. Alors, je regardais le soleil et les nuages. Parfois, deux lignes de craie zébraient le ciel. Un  avion passait.  Et je me promettais qu’un jour, moi aussi, je serai dans l’un de ces appareils, moi aussi je survolerai toutes les cours de récréation de France et du monde, moi aussi je me parfumerai au kérosène. J’ai tenu promesse : je suis devenu journaliste. Et j’ai beaucoup voyagé.

Chers voyages, pays en paix, pays en guerre, climat clément, climat sévère, rencontres furtives, durables, hostiles, vous m’avez appris que l’on peut être différent sans pour autant être contraire.  Vous avez été mon école super buissonnière.  Demain, je repars à nouveau. Direction le Cambodge. Je vais faire le plein d’émotions comme d’autres font le plein d’essence. Pour avancer.

Demain, une fois encore, je pars pour mieux me retrouver.

2 réponses sur “LETTRE AUX VOYAGES”

  1. Filez donc Vous gaver d’émotions et Nous doucher ensuite de ces rencontres sans étiquettes, sans code-barres. Couchez sur le papier les belles grâces mais aussi les douleurs dont vous serez témoin parce que l’on espère toujours que ces douleurs ainsi mises en partage seront, dans un ciel immobile et invisible, moins assassines pour ceux-là dont le disque dur est si Dur. Et puis bien sûr, l’heureuse « double peine », voyager à l’autre et voyager au plus près de soi-même, craquer sa zone de confort.
    Votre métier et vos mots offre l’immense kdo de nourrir celles et ceux qui ne peuvent parfois pas s’éloigner de chez ou d‘eux même. Pour ceux-là et ceux qui ont un plus de chance, témoignez. Tous à Vos Posts Frantz ☺ !

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