LETTRE A UNE ASSASSINEE

tmp_8331-20170328_004640-656469521Chère Assassinée,

Je viens de croiser votre regard dans le camp s21, à Phnom-Penh.
Vos yeux, depuis, ne me quittent plus. De ce que vous avez été, il ne reste que cette image. Le bourreau faisait prendre un cliché de chacune de ses victimes avant la torture et l’ exécution.

Vous regardez fixement l’objectif. Le photographe avait  16 ans.  On connait son nom. Nhem En. Il devait faire vite. Pas plus de deux minutes pour chaque personne.

14000 hommes, femmes et enfants ont péri à Tuol Sleng, rebaptisé camp S21. Ces clichés étaient  pour l’Angkar, l’organisation khmère rouge. La machine a broyer voulait les preuves du « travail » bien fait.

On sait le nom du photographe. Le vôtre ? Hout Bophana. Une journaliste américaine, Elisabeth Beker,  a retrouvé votre dossier.
Votre regard me bouleverse.
Vous avez été arrêté en 1976. En franchissant les murs de ce camp, vous avez perdu votre nom. On vous a attribué  un chiffre. Numéro trois. La journaliste écrit :  » Bophana subissait le fouet, les décharges électriques et les immersions dans des réservoirs d’eau aussi bien que la noyade simulée avec le supplice de la planche »

Lors de cette prise de vue, vous avez dû entendre les supplications et les cris étouffés par des sacs en plastique, les hurlements des personnes soumisent à des décharges électriques dans les parties génitales. Dans cette usine de mort, autrefois lycée, les bourreaux pratiquaient des autopsies sur des vivants, ils arrachaient des ongles avec des tenailles. Il faut le dire, l’écrire, s’en souvenir. « Selon toutes probabilités, écrit Elisabeth Beker, ses seins furent tailladés et sa région vaginale brûlée avec des tisonniers.. »
L’ article 6 du règlement des agents de sécurité du camp stipule qu’ « il est interdit de crier fort pendant la bastonnade ou l’électrochoc ».

Votre supplice a duré plus de 8 semaines.

L’horreur est humaine.
Je détaille l’expression de votre regard. J’y vois comme un  mépris et aussi une incrédulité atroce : « Qu’ai-je donc fait pour mourir bientôt, pour disparaître si vite ? »
Votre photo fait rouler des larmes sur mes joues.
Je ne vous quitte pas.

2 réponses sur “LETTRE A UNE ASSASSINEE”

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