LETTRE AUX SATISFAITS

Chers Satisfaits,

Vous êtes des myopes au  sourire entendu. Votre  assurance sur la vie, ce sont vos certitudes. Elles vous tiennent chaud au cœur comme une carte bancaire dans un portefeuille. Millionnaires en lieux communs, vous n’êtes jamais à découvert d’une sentence, d’une affirmation ou d’un ricanement. Vous SAVEZ.  Vous êtes Dieu.  Les autres sont des cons. Au mieux, des apôtres.  Tout ce qui ne vous ressemble pas vous encombre. Cela fait du monde.

Vous hésitez toujours entre deux certitudes. Les anxieux vous amusent avant de  vous agacer. Vous les congédiez d’un haussement d’épaule. Le flottement, le doute et  l’embarras vous sont étrangers. Votre langue  est tapissée d’idées reçues et vous vous roulez  des pelles à longueur de journée. D’ailleurs,  dès le petit matin vous vous faites l’amour : au sortir du lit, à la première gorgée de café, au nouveau flash info, au premier clodo aperçu.  Le malheur n’existe pas. Vous en êtes la preuve vivante.

Vous êtes satisfaits comme un facho dans l’isoloir, comme un buveur de bière à Munich.

Votre existence  ressemble à ces pavillons de banlieue. Confortables et semblables à tous les autres. Vous portez haut le triomphe du barbecue le week-end. A l’Opéra, vous préférez l’apéro. C’est votre droit. Mais nous baillons dans vos chips. Vos pistaches nous sortent par les yeux…et ailleurs.  Chez vous, le bien est l’ennemi du mieux. Vous avez le verbe anémié et la métaphore qui débande.  Vous barbotez dans la piscine du lieu commun. Vous bronzez au soleil des certitudes.  Bref, vous puez terriblement.

Chers Satisfaits, vous méritez un quintal de baffes et autant de fessées. Heureusement, la vie, la vraie vie, se charge de fissurer votre armure.  Et, parmi vos semblables, tant pis si les plus obstinés ne changent pas de lunettes, tant pis s’ils continuent de se prendre pour Dieu.

Ils ont tort.

Dieu a horreur de la concurrence.

 

ANDRÉ BRETON

André Breton évoque la parution de la revue « La révolution surréaliste » (décembre 1924).  Il convoque à sa mémoire Freud, Eluard, Aragon, René Guénon, Paul Claudel (et tant d’autres !)  

Son analyse  (il aime être précis et ses propos ont été écrits pour les besoins de l’ émission) est d’une intelligence étourdissante. A déguster lentement. A savourer, donc.  Un document rare.

 

DALI VOUS PARLE : vidéos 4, 5, 6 et 7

Pour terminer, donc,  cette amusante série, Salvador Dali évoque Don Juan, la paranoïa critique, la jeunesse et les anges…

Don Juan :

La paranoïa critique :

Les anges :

La jeunesse :

LETTRE AUX POMMES

Chère Pomme,

tu es belle à croquer.  A moins d’être tarte, vraiment, on ne peut que t’aimer. Tant pis pour les pépins.  N’y pensons pas. Tu es craquante et  j’te croque.  Midi, minuit, même émotion.  J’aime te mordre, laper ta salive, avaler tes postillons sucrés. Ma langue te fouille doucement, s’attarde sur tes reliefs intimes. Le plaisir est un pays sans passeport. On y vient à pied. On se frappe pas.  Ceux qui vivent là ont trouvé la clé.  Peuplé de cheveux blonds, d’un grand lit et de musique, bref,  tu l’as compris, je t’aime à tomber dedans, je veux dire à tomber dans les pommes.

Je t’aime jusqu’au trognon.

Mais à trop t’aimer,  je deviens une vraie poire. Un sujet de pièce de théâtre,  un logiciel en compote, un job pour Steve !

Quand j’étais enfant, à la cantine, on nous servait des pommes « Golden », ces pommes couleur urine avec des taches de rousseur. Une abomination. De la farine sucrée. Du plâtre pour nos jeunes estomacs. On se recrachait les pépins à la gueule avec un rythme Kalachnikov. Joie d’être con ! Il arrivait que des audacieux fassent  le pari de manger plusieurs « Golden » d’un coup, queue comprise ! Suspense. Quand ces ventres-goinfres y parvenaient, le pari était perdu, outragé, brisé, martyrisé ! 

Et notre stock de billes fondait comme beurre au soleil.

Mais il y a un Diable pour les mauvais joueurs. Et parfois, la vengeance était naturelle. Ces athlètes de la mandibule étaient soudainement pris de violents maux d’estomac. Les voici bientôt pliés en deux, destination toilettes. Pari libéré !

On se disait : « Bien fait pour eux ! « .  En les imaginant expulser leur compote fermentée, beau Danube beige, sourire douloureux et traits crispés, on avait  l’impression de se rembourser. Nous étions de sales gosses, à peine hauts comme trois pommes.

Cher toi,  je te dois  un joli souvenir,  une émotion plus intime, plus troublante, plus « pomme d’amour ». Il y avait un taxi. Mais non, stop, j’arrête. Cela ne regarde personne.

Ce souvenir-là,  c’est pour ma pomme.

 

LETTRE AU SUICIDE

Cher Suicide,

Tu ne me veux aucun mal. D’ailleurs, je te considère comme un ami.  Lorsqu’ils parlent de toi,  les médiums préfèrent l’expression :  » départ volontaire ».  C’est plus juste en effet. Tu es séduisant comme une fenêtre entrouverte et disponible comme une arme tiède.  LE rendez vous avec toi n’est  ni un acte de vaincu, ni la capitulation du courage ni l’orgasme du désespoir.  C’est un choix. Tout simplement.

Au poker de la vie, tu es notre dernier joker. Oui, c’est plutôt cela. Tu es la dernière carte d’un jeu que l’on a pas choisi. Et si la mort est un visage, alors tu es son rouge à lèvre. Un jour nous mordrons peut-être dans ta chair cerise. Le filet de sang qui coulera de nos lèvres sera ta signature.

A chacun son mode d’emploi.

L’ inconsolable se noie dans une piscine de larmes,  le romantique bouffe et s’étouffe avec ses lettres d’amour, l’agriculteur ingurgite sa soupe aux pesticides, l’alpiniste choisit sa corde, l’écrivain son dernier mot.

Un fameux médecin légiste m’a appris ce qu’était un « raptus anxieux » . Il s’agit  « d’une impulsion subite et violente qui pousse à commettre un geste immédiat et imprévu, conscient mais incontrôlable, irrésistible, quasi involontaire, incompréhensible pour les proches. » Et il y a son cousin, le « raptus suicidaire ». On le trouve  chez les personnes dépressives. Celui-là, le coquin,  « se traduit par une envie de suicide impérieuse et incontrôlable où la personne agit comme un robot pour  mettre fin à ses jours ».

Bon.

Par chance, je n’ai pas rencontré de « raptus suicidaire » dans mon existence. Moi, je veux vivre.

C’est d’ailleurs ma dernière volonté.

 

 

 

LETTRE A MON CHAT

Je caresse ta robe noire. Ronronnements discrets. Puis, tu me congédies d’un regard. Tu es libre de mes mouvements.  Parfois, tu te lances dans une course folle  puis tu t’arrêtes subitement :  tu as failli entrer en collision avec un fantôme.  Et tu repars.

C’est fou ce que tu roupilles ! A rendre jaloux un sénateur. Tes yeux mi-clos sont comme un rideau de théâtre sur notre vie. Ta langue est rapeuse comme le crépis d’un mur. Es-tu  câline ? Oui.  Particulièrement quand tu as faim.  Tu avales tout. Un aspirateur à croquettes. Un cimetière à crevettes. Tes crottes sont longues. Elles ne sentent rien. Comme une chanson de variété.

Je te sais en colère quand  ta pupille est dilatée. Ta queue, alors,  bat la mesure.  C’est le métronome de ton agacement.  Alerte générale. Caresses s’abstenir. Tes petites dents aigües sont autant d’aiguilles. Pourquoi risquer un fait divers ?

Quand tu fais ta toilette, la patte en l’air et la tête enfouie dans ton derrière, on dirait que tu joues du violoncelle. Tu es douce comme un savon et propre comme lui. Par chance, tu ne miaules jamais. On se regarde vivre tous les deux. Et je crois qu’on s’aime bien. Mes jours de grosse voix, tu te planques sous le lit. Et tu me reviens après l’orage de décibels et mon averse de conneries. Tu es noire comme la nuit. Une tache de lune s’est posée sur ton poitrail. Tu es belle comme l’innocence.

Nous nous sommes rencontrés à la SPA. Tu tenais dans mon poing. Une petite boule chaude, deux oreilles-triangle et un regard, ah ! dis-donc, quel regard ! A faire douter le diable. La bénévole m’a dit qu’on t’avait trouvé aux abords d’une forêt. Elle t’avait surnommée « Chance ». Chez moi, tu es devenue Mouchette, Mouche, ou, plus simplement, le Chat. Le jour de la stérilisation, je t’ai laissé chez la véto avec une mauvaise conscience proche de la culpabilité. Tu ne seras jamais maman.  Il parait que c’est pour ton bien. Je fais en sorte que ta vie soit chouette. Et le petit Jules t’aime par dessus tout.

« Cache ta vie comme le chat cache sa crotte » recommande un proverbe égyptien. Pas évident.

La preuve.

LETTRE AUX BELGES

Chers Belges,

Depuis longtemps, je veux vous écrire cette lettre. Je profite d’un moment de libre pour le faire. A vous aimer, à vous visiter,  je reste perplexe. Votre pays est un point d’interrogation. Sur la carte de l’Europe, vous n’êtes qu’ un confetti peuplé de cravates. Vous êtes évidement bien davantage.

Vous mastiquez l’étrange en souriant, vous tutoyez l’insolite et votre « extra-normalité » rend le quotidien un peu curieux, un peu décalé. On dirait que vous êtes passé maître dans l’art de masturber la banalité.

Magritte ne pouvait être que Belge. Simenon aussi. L’oeil de Benoit Poelvoorde est un indice, l’oeuvre du cinéaste Jaco Van Dormael un autre. Mais le meilleur passeport  pour tenter de cerner qui vous êtes  vraiment restera, je le crois,  Striptease,  ce magazine télévisuel aujourd’hui disparu. Il aura mis en lumière ce qui vous caractérise :  une disposition particulière pour accepter l’improbable et expliquer l’inexplicable.

Chers Belges, vous vous jouez  de toutes les conventions avec un naturel désarmant, une auto-dérision assumée.  Avec vous, singuliers personnages,  nous basculons parfois dans une autre dimension tapissée de cauchemars.

Ce qui m’amène à un drôle de souvenir… qui n’a rien de rigolo.

En septembre 1996, sous une pluie battante, je faisais partie d’une équipe de journalistes qui attendait à Charleroi dans le quartier Jumet. Des pelleteuses fouillaient la terre à la recherche de An et Eefje deux adolescentes victimes du pédophile Marc Dutroux. Toutes les deux heures, le major Boudin (oui oui, ça ne s’invente pas..), porte-parole de la gendarmerie,  donnait un point presse en trois langues : français, néerlandais et anglais. Pour échapper aux trombes d’eau,  la police avait dressé à notre intention une  longue bâche  au dessus de nos têtes. Ainsi à l’abri -mais tous frigorifiés- nous attendions les nouvelles.

L’ambiance sinistre du début des fouilles virait peu à peu à la franche déconnade.  Entre nous, on blaguait sur cette « chasse au trésor » et son côté macabre. Nous spéculions sur ce que les pelleteuses pouvaient bien trouver : une rivière ? un banc de saumons ? quelques pépites ? Cette affaire jouait de la guitare avec nos nerfs. On exorcisait comme on pouvait.

Mais le matin du mardi 3 septembre, le major Boudin nous informa que  les hommes de la Protection civile « venaient d’exhumer des restes apparemment humains. » Il priait la presse de ne pas faire « une quelconque spéculation sur l’identité du corps ».  Quelques heures plus tard, nous apprenions qu’Il s’agissait bien des corps de An et Eefje, 17 et 19 ans. Elles avaient été retrouvées  sous un hangar, à 2,50 mètres sous terre. Je me souviens de ce silence. Plus personne ne rigolait. Et la pluie avait tout à coup un petit goût de sel.

 

 

BETTE DAVIS

2 semaines de répétitions, 31 jours de prises de vue pour réaliser un chef d’oeuvre du film noir :  « What Ever Happened to Baby Jane ? ».

Voici le réalisateur Robert Aldrich et l’actrice Bette Davis en visite à Bruxelles en 1963 pour la promo du film. Chose étonnante, le journaliste avec qui se passe l’entretien n’a pas encore visionné « Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? » .

De quoi peuvent-ils parler alors ? Mais du cinéma, de son avenir , de Hollywood, des productions modestes ! Et puis, mince, quand on a Bette Davis devant soi, tout est passionnant. Quel regard ! Quelle précision dans le verbe !

Vive les archives, ces éponges à émotion !