LETTRE AUX BELGES

Chers Belges,

Depuis longtemps, je veux vous écrire cette lettre. Je profite d’un moment de libre pour le faire. A vous aimer, à vous visiter,  je reste perplexe. Votre pays est un point d’interrogation. Sur la carte de l’Europe, vous n’êtes qu’ un confetti peuplé de cravates. Vous êtes évidement bien davantage.

Vous mastiquez l’étrange en souriant, vous tutoyez l’insolite et votre « extra-normalité » rend le quotidien un peu curieux, un peu décalé. On dirait que vous êtes passé maître dans l’art de masturber la banalité.

Magritte ne pouvait être que Belge. Simenon aussi. L’oeil de Benoit Poelvoorde est un indice, l’oeuvre du cinéaste Jaco Van Dormael un autre. Mais le meilleur passeport  pour tenter de cerner qui vous êtes  vraiment restera, je le crois,  Striptease,  ce magazine télévisuel aujourd’hui disparu. Il aura mis en lumière ce qui vous caractérise :  une disposition particulière pour accepter l’improbable et expliquer l’inexplicable.

Chers Belges, vous vous jouez  de toutes les conventions avec un naturel désarmant, une auto-dérision assumée.  Avec vous, singuliers personnages,  nous basculons parfois dans une autre dimension tapissée de cauchemars.

Ce qui m’amène à un drôle de souvenir… qui n’a rien de rigolo.

En septembre 1996, sous une pluie battante, je faisais partie d’une équipe de journalistes qui attendait à Charleroi dans le quartier Jumet. Des pelleteuses fouillaient la terre à la recherche de An et Eefje deux adolescentes victimes du pédophile Marc Dutroux. Toutes les deux heures, le major Boudin (oui oui, ça ne s’invente pas..), porte-parole de la gendarmerie,  donnait un point presse en trois langues : français, néerlandais et anglais. Pour échapper aux trombes d’eau,  la police avait dressé à notre intention une  longue bâche  au dessus de nos têtes. Ainsi à l’abri -mais tous frigorifiés- nous attendions les nouvelles.

L’ambiance sinistre du début des fouilles virait peu à peu à la franche déconnade.  Entre nous, on blaguait sur cette « chasse au trésor » et son côté macabre. Nous spéculions sur ce que les pelleteuses pouvaient bien trouver : une rivière ? un banc de saumons ? quelques pépites ? Cette affaire jouait de la guitare avec nos nerfs. On exorcisait comme on pouvait.

Mais le matin du mardi 3 septembre, le major Boudin nous informa que  les hommes de la Protection civile « venaient d’exhumer des restes apparemment humains. » Il priait la presse de ne pas faire « une quelconque spéculation sur l’identité du corps ».  Quelques heures plus tard, nous apprenions qu’Il s’agissait bien des corps de An et Eefje, 17 et 19 ans. Elles avaient été retrouvées  sous un hangar, à 2,50 mètres sous terre. Je me souviens de ce silence. Plus personne ne rigolait. Et la pluie avait tout à coup un petit goût de sel.