LETTRE AUX MOTS DISPARUS

Chers mots,

A force de penser en raccourci et d’écrire en SMS,  certains d’entre vous ont disparu. Incroyable. Ils se sont fait la malle sans qu’on y prenne garde. Comme personne ou presque ne les sollicite, ils se sont effacés doucement.  Les voici comme des retraités à qui personne ne rend visite. De temps en temps,  un érudit, tel un infirmier, les promène dans un jardin de palabre et puis, à petits pas,  ils rentrent à nouveau dans leur obscurité, dociles et soumis. Ils ne bougent presque plus.  Ils ne  réclament rien. Ils somnolent dans leur maison de  dictionnaire parmi d’autres copains plus chanceux.

Tout le monde s’en fout. Aucun avis de recherche, aucune alerte disparition.  Le monde continue de tourner.  On fait semblant de se comprendre. On utilise des raccourcis. Et malgré tout,  on finit toujours par se retrouver. Dès lors, pourquoi se risquer à  prendre un chemin connu de vous seul ?  Les mots non exprimés, qui ne glissent plus sur le toboggan  des cordes vocales,  sont comme des partitions non jouées. Des fantômes d’émotion.

Quels sont ces mots ?

Il y en a tant !  Au hasard : chic, snob, épistolaire, digne, loufoque, fraternel, amène, fripon, espiègle, mutine, lunaire, mariole, coït, vit, pantagruélique, gargantuesque, niais, déniaiser, caqueter, laper, tintinnabuler, simagrée, affable, embraser, moufeter… Et tant d’autres, et tant d’autres !

Qui sont les coupables ? Les journalistes-TV, certainement,  ont leur part de responsabilité. Et si – suprême audace !- on leur offrait un dictionnaire à ces chers confrères et consœurs, tous modestes et disponibles, admirables d’humilité et pourtant tous friands de mots invalides et d’expressions moisies.

Non ?  Allez, soyez honnête. Cela changera. Moi, je souhaiterai ne plus entendre « la cerise sur le gâteau« , « revoir sa copie« , « retour à la case départ » , »la plus belle avenue du monde« , « le chassé-croisé des vacanciers« , « dans la cour des grands« , « n’exclure aucune hypothèse » , »fonctionnaire de police » , »scénario catastrophe« , « tirer à boulets rouges… »   Je continue ?

Ne plus entendre cela  serait un formidable soulagement, un vent frais dans nos têtes surchauffées.

Alors peut être réhabiliterions nous ces mots disparus et qui ne demandent qu’a réapparaitre.

LETTRE AUX QUATRE CENTS COUPS

Cher Vous,

Il existe des silences bruyants et des regards  éloquents, des caresses brutales et  des menteurs sincères. De même,  jolie farandole de l’incohérence,  on trouve des flics humanistes et des végétariens talibios. On croise aussi des diables de prêtres et des intellectuels sans idée.  Surprises de la vie. La roulette ruse !

On dit certaines solitudes incommunicables.  Peut-être. Mais on peut toujours essayer.  Avec des mots-copains, des mots complices, apprivoisés.

Essayons donc.

Vous arriviez aux alentours de minuit. Vous rentriez du travail. Moi, je dormais. Une force me soulevait brusquement du lit. Je n’ai pas oublié vos pupilles de fou.  Votre voix était un ciel menaçant. Tout à coup, v’là l’averse. Un orage de nerfs qui éclate. Il pleut des gifles. Sur mes joues, mes épaules, dans mes cheveux, partout. Chez nous, on appelle cela prendre une trempe. Je suis mouillé de larmes et de morve. Au fait, je paye quoi, déjà ?  Une mauvaise note à l’école ? Une dispute avec mon frère ? Me souviens pas. A bout de souffle, vous me lâchez enfin. Je retombe comme un paquet. Un paquet âgé de neuf ans.

Je me souviens également du tour de table que nous devions accomplir à genoux, mon frère et moi. Dans votre main,  une ceinture. A chaque passage , chlaff ! le cuir s’abattait. Hurlements.  J’avais le corps brulant. J’aurais préféré des coups de soleil à la plage.  Les genoux aussi étaient rouges. Pourquoi donc cette punition ? Et pourquoi le silence de ma mère ? Celui des voisins ?

Vous étiez un gros malin.  Vous saviez l’art de varier les plaisirs.

Il y avait ce débarras où je devais rester immobile parmi des fantômes d’objets. Ne pas se retourner surtout, ne pas imaginer ces formes inquiétantes collées à mon dos, ignorer le bruit que l’on a cru entendre… Pour tenir le coup, je regardais l’embrasure de la porte. Elle laissait passer un trait de lumière. Ce trait me sauvait.

Et puis, un mercredi matin, votre triomphe.

Vous êtes entré dans la salle de bain. Je me savonnais tranquillement. Avais-je renversé de l’eau ou bien est-ce que je chantais trop fort ? Votre fureur a  éclaté comme un furoncle. Une première gifle puis une deuxième puis, devenu dément, vous m’avez pris par les cheveux et plongé ma tête dans l’eau encore et encore et encore. Vous aboyiez. Je hurlais. Vous gueuliez. Je suffoquais. Terreur indescriptible, absolue. Ne pas mourir, pas maintenant, essayer d’agripper le bord de la baignoire, de respirer…  fermer la bouche, ne pas avaler l’eau, cette eau qui pénètre dans vos oreilles et qui vous rend presque sourd. Cauchemar. Depuis lors, je regarde les yeux bleus des piscines sans jamais plonger.  La mer ne connait que mon bassin.

Cher Vous, c’est loin, tout ça. Et puis, non, pas tellement. La preuve.

Pour ces années là, vous méritez la légion d’horreur.

Votre fils bien-aimé.