LETTRE AUX QUATRE CENTS COUPS

Cher Vous,

Il existe des silences bruyants et des regards  éloquents, des caresses brutales et  des menteurs sincères. De même,  jolie farandole de l’incohérence,  on trouve des flics humanistes et des végétariens talibios. On croise aussi des diables de prêtres et des intellectuels sans idée.  Surprises de la vie. La roulette ruse !

On dit certaines solitudes incommunicables.  Peut-être. Mais on peut toujours essayer.  Avec des mots-copains, des mots complices, apprivoisés.

Essayons donc.

Vous arriviez aux alentours de minuit. Vous rentriez du travail. Moi, je dormais. Une force me soulevait brusquement du lit. Je n’ai pas oublié vos pupilles de fou.  Votre voix était un ciel menaçant. Tout à coup, c’était l’averse. Un orage de nerfs qui éclate. Il pleut des gifles. Sur mes joues, mes épaules, dans mes cheveux, partout. Chez nous, on appelle cela « prendre une trempe ». Je suis mouillé de larmes et de morve. Au fait, je paye quoi, déjà ?  Une mauvaise note à l’école ? Une dispute avec mon frère ? Me souviens pas. A bout de souffle, vous me lâchez enfin. Je retombe comme un paquet. Un paquet âgé de neuf ans.

Je me souviens également du tour de table que nous devions accomplir à genoux, mon frère et moi. Dans votre main,  une ceinture. A chaque passage , chlaff ! le cuir s’abattait. Hurlements.  J’avais le corps brulant. J’aurais préféré des coups de soleil à la plage.  Les genoux aussi étaient rouges. Pourquoi donc cette punition ? Et pourquoi le silence de ma mère ? Celui des voisins ?

Vous étiez un gros malin.  Vous saviez l’art de varier les plaisirs.

Il y avait ce débarras où je devais rester immobile parmi des fantômes d’objets. Ne pas se retourner surtout, ne pas imaginer ces formes inquiétantes collées à mon dos, ignorer le bruit que l’on a cru entendre… Pour tenir le coup, je regardais l’embrasure de la porte. Elle laissait passer un trait de lumière. Ce trait me sauvait.

Et puis, un mercredi matin, votre triomphe.

Vous êtes entré dans la salle de bain. Je me savonnais tranquillement. Avais-je renversé de l’eau ?  Je chantais trop fort ? Votre fureur a  éclaté comme un furoncle. Une première gifle puis une deuxième puis, devenu dément, vous m’avez pris par les cheveux et plongé ma tête dans l’eau encore et encore et encore. Vous aboyiez. Je hurlais. Vous gueuliez. Je suffoquais. Terreur indescriptible, absolue. Ne pas mourir, pas maintenant, essayer d’agripper le bord de la baignoire, de respirer…  fermer la bouche, ne pas avaler l’eau, cette eau qui pénètre dans vos oreilles et qui vous rend presque sourd.

Cauchemar.

Depuis lors, je regarde les yeux bleus des piscines sans jamais plonger.  La mer ne connait que mon bassin.

Cher Vous, c’est loin, tout ça. Et puis, non, pas tellement. La preuve.

Pour ces années là, vous méritez la légion d’horreur.

Votre fils bien-aimé.

 

8 réponses sur “LETTRE AUX QUATRE CENTS COUPS”

  1. J’ai écrit ce texte ailleurs. Je le dépose également ici. Où en fait, je pense, se trouve sa place.
    La fête des mamans.
    S’ est vautré le tourment sur mon âme d’ enfant.
    Dis moi à quel moment tu as perdu mon sang.
    Qui a soufflé le vent sur ton coeur de maman ?
    Dispersant la lueur du câlin bienveillant
    Effritant la douceur d’ une caresse de diamant.
    En peignant de noirceur la berceuse d’ antan,
    S’ est baignée de douleur la candeur des 10 ans.
    Et s’ etiole le temps sur le lien que je tends,
    Et s’ envole l’ enfant, qui pourtant, t’ aimait…tant..

  2. Merci de partager avec nous ce récit intime et bouleversant. A un moment, il faut que ça sorte… Et peut-être que seuls les mots ou toute création peuvent donner un « sens » à l’horreur.
    J’ai mal à ce petit garçon.

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