LETTRE A L’ENNUI

Cher Ennui,

Curieusement, ton souvenir me revient surtout en été. Quand la ville est molle, engourdie, comateuse.  Soleil fasciste. Des vieux promènent leur digestion et leur cancer. Le rosé de midi les tape encore.  Ils titubent sous la chaleur.  Ils s’affalent sur les bancs publics comme des orques repus.  Certains ronflent, d’autres pètent, d’autres encore -applaudissons les musiciens !-  font les deux à la fois. Et les heures passent. Les autobus du centre-ville tournent à vide, comme un neurone du Front National.

Les copains sont loin, parfois à l’étranger, souvent au bord de la mer. Ils sont indisponibles. Impossible de les joindre. Le smartphone n’existe pas encore. Pas de selfie devant des pizzas ni de SMS-SOS. La vie vous like sans ordi. Les seules tablettes que l’on connait sont en chocolat. De fenêtres en fenêtres, rebondit le tube de l’été. Marqueurs du temps.

Dans la ville déserte, tout de même, une question  :  « Que sont mes amis devenus, que j’avais de si près tenus et tant aimés ? »

Eh bien, mais c’est tout simple. Les amis en question ne s’emmerdent pas avec « La complainte de Ruteboeuf ». Ils sont devenus des veaux. Top départ du mimétisme. Vive la course au bronzage-Carambar,  à la traque aux sauterelles, aux mètres de bière avalées, aux vomis sur le parking. La journée commence à 13 heures. Ils se disent bonjour en rotant.

Vous aussi, vous aimeriez être un athlète de la déconne, un furieux de la rando « sensass ».  Mais non. Si vous ne partez pas en vacances, c’est parce que vous bossez au mois de juillet. Station service, gardien de musée, laveur de vitres, employé de bureau, moniteur au centre de loisir, castreur de maïs !  L’argent doit rentrer. Je me rêvais musicien. Les instruments coûtaient cher.   J’achetais mes basses avec le blé du maïs,.  Les répétitions reprenaient vers le 15 août. C’était encore très loin.

Et le mois d’août, justement,  se pointait enfin.

Plus de job. Vertige. Je me levais le cœur crispé.  Affronter le long ruban des heures à venir. Ce ruban qui m’étranglait. Pour m’occuper, j’avais monté une affaire. J’étais à la tête d’un trafic d’absinthe.  Absenta Comas. C’était la marque.  J’achetais l’alcool en Espagne et  je revendais les bouteilles deux fois plus cher en France. Pour ne pas attirer l’attention, je changeais souvent de postes de douane. Je me prenais pour Mesrine. Un vrai con.

Des poètes pouet-pouet étaient mes clients. Ils se brulaient la gueule avec cette absinthe moderne . 68 degrés plus tard, ils se prenaient pour Verlaine ou Rimbaud. Sans jamais rien écrire.

Au Scrable de l’ennui, la province compte triple.

Et un soir, au mois de septembre, je suis parti.

GEORGES SIMENON

Simenon voyait tout et comprenait beaucoup. La banalité du quotidien, il en faisait comme un caviar d’imaginaire, un champagne d’émotions. Et demain, tout à l’heure, l’année prochaine, cette farandole  d’odeurs, de lieux, d’étreintes, de phrases entendues, échangées, rapportées, tout cela irriguerait son œuvre.
Simenon n’était pas l’homme des grandes épopées ni le promoteur des vies héroïques et spectaculaires. Il était l’observateur de gens gris, souvent médiocres et qui se révélaient à l’occasion d’un évènement. « Un personnage de roman, affirmait-il, c’est n’importe qui dans la rue, mais qui va jusqu’au bout de lui-même »

Simenon, architecte des petits rien ? Peut-être. Mais une fois retrouvés et habilement agencés dans une charpente dramatique, ces petits riens donnaient une véracité inouïe à ses romans, une saveur unique d’authenticité, cette fameuse « atmosphère Simenon ». (…)

Mais toute la gloire du monde ne saurait apaiser une souffrance intime et tenace.
Simenon, en effet,  n’aura jamais pu conquérir le cœur de Henriette Simenon, sa mère. Entre Georges et sa mère, pendant leur existence commune, ce sera une froide politesse. A l’automne de sa vie, en 1974, il enregistre sur magnétophone « Lettre à ma mère ». En quatre vingt pages, l’écrivain fait l’autopsie d’une solitude à deux. L’ouvrage est le récit d’une navrante incommunicabilité :  » Ma chère maman, écrit-il, voilà trois ans et demi environ que tu es morte à l’âge de quatre-vingt-onze ans et c’est seulement maintenant que, peut-être, je commence à te connaître. J’ai vécu mon enfance et mon adolescence dans la même maison que toi, avec toi, et quand je t’ai quittée pour gagner Paris, vers l’âge de dix-neuf ans, tu restais encore pour moi une étrangère. Je me demande si tu ne m’as jamais pris sur tes genoux. En tout cas, cela n’a pas laissé de traces, ce qui signifie que ce n’est pas arrivé souvent (…) Nous ne nous sommes jamais aimés de ton vivant, tu le sais bien. Tous les deux, nous avons fait semblant. » 
Nulle rancune, aucun jugement. Pourquoi cette morgue ? C’est que Henriette lui préférait son frère, Christian. Il était le cadet, l’enfant chéri né trois ans après lui. Christian, c’est un peu la mauvaise conscience de la famille Simenon. Il est le frère « collabo », qui sera à la tête de l’une des expéditions punitives à Charleroi qui coutera la vie à 27 civils. Sur les conseils de Simenon, pour échapper à la justice, il deviendra  légionnaire mais sera tué en 1947 lors d’une embuscade au Vietnam, près de Hanoi. Au téléphone, apprenant la nouvelle,sa mère assènera à Georges :  » C’est à cause de toi que Christian est mort ! Pourquoi est-ce lui qui est mort et pas toi ? C’est toi qui l’as tué ! »
Cette tragédie achèvera de distendre les liens entre la mère et le fils. Henriette ne veut rien devoir à personne et, sa vie durant, elle refusera d’encaisser les chèques que son fils lui donnait régulièrement. Un jour, même, elle les lui rendra froidement. Simenon n’hésitera pas à lui dire : « Tout le monde m’admire, sauf toi« .

Pour lire l’article  » Il y a 25 ans, Simenon cassait sa pipe » dans son intégralité : c’est ici