JEANNE, JULES ET JIM

Et l’on apprend dans cette interview que Jeanne Moreau a participé à  la production de Jules et Jim ! Après quatre semaines de tournage, il n’y avait plus d’argent dans les caisses.

 Jean Cocteau disait que « le cinéma filme la mort au travail« . C’est hélas vrai. Désormais on parlera d’elle au temps passé. A l’écran, elle reste, à jamais, étincelante de présence. Au présent.

LETTRE AUX PROSTITUÉES 

Mesdames,

On vous maltraite, on vous conchie, on vous écrase. Prostituée, putain, pute, putasse, des mots prononcés par ces hypocrites qui jouent de la souris, la nuit, sur l’ordinateur,  pendant que madame roupille. « Faire chambre commune et rêve à part… » raillait Michel Audiard. 

Pauvres matous frustrés! Ils  se nourrissent de croquettes-vidéo puis évacuent leur trop plein de solitude dans des litières de Sopalin.

J’étais hier soir à Amsterdam, dans le fameux « quartier rouge ». Les femmes y sont en vitrine, telles des friandises de chair. Le trottoir grouillait de touristes. Beaucoup étaient fumés comme des jambons et imbibés comme des babas. Ces balourds hurlaient de rire. Quelques uns tanguaient dangereusement.  Des gamines accompagnaient la farandole.

Il y avait l’un de ces lourdeaux devant une vitrine. Il négociait le prix d’une passe avec ses doigts. Etrange mime. Trois doigts pour trente euros. Dans son bocal de verre, la prostituée montrait quatre doigts. Le type insistait péniblement. Elle tourna la tête pour signifier la fin de la discussion. Le bonhomme, fâché d’être ainsi congédié, colla tout à coup son visage à la vitrine. Il la lécha de façon obscène puis il disparu en titubant. La prostituée reprit la pose. Sa bouche souriait. Pas ses yeux.

Flash Back.

Je suis à Rio,  dans une belle chambre d’hôtel. Une prostituée est avec moi. Quelle âge peut-elle avoir ? Trente cinq ans max. Mon âge. Dans un bar à peu près chic, une heure auparavant, nous avons échangé un simple regard elle et moi. Et Adelia, c’est son prénom,  m’a suivi. Avant de monter dans ma chambre,  le gardien de nuit de l’hôtel lui a prit sa pièce d’identité. Il la lui rendra après la passe. Adelia n’a pas eu l’air surprise. Elle doit avoir l’habitude de ces formalités.

Dans la chambre, j’ai posé l’argent sur la table. Adelia n’est pas très grande. Je le remarque. On dirait que ses centimètres perdus sont restés accrochés aux talons de  ses chaussures. Elle fait glisser sa robe et, d’un geste, envoie valdinguer le chemisier sur le fauteuil prés du lit. Je la regarde sans bouger. Je ne parle pas le portugais. Elle ne sait ni l’anglais ni le français. Elle m’interroge du regard et ce regard signifie : « Et toi, tu ne te déshabilles pas ? » Je fais « non » de la tête. Elle fronce les sourcils. Elle doit penser : « Mince, un tordu ! C’est bien ma veine… ». 

Voici huit jours que je suis aux Brésil pour réaliser des reportages. Le travail avance bien. Mais depuis peu, je ressens un malaise, un truc qui me taraude, peut-être la morsure de la solitude. Disons le tout net : je crève d’envie d’un quignon de tendresse, d’un regard complice, trois fois rien, me blottir contre quelqu’un, dormir dans des cheveux. Respirer la vie. Pas nécessairement consommer du sexe, non.  Je veux dormir toute une nuit dans un câlin.

Adelia comprend.

On va dormir tous les deux « sans coucher ». Le lit nous ouvre ses draps. Je me love contre elle, un peu comme le font les enfants avec leur nounours. Adelia est mon nounours.  Je suis bien. Je crois qu’elle aussi. La nuit se referme sur nous comme l’eau sur un nageur.

Au petit matin, un bruit de douche me réveille. C’est elle. Elle chantonne. Je l’entends. Je l’attends. La porte de la salle de bain s’ouvre. Adelia me regarde.  Elle porte le peignoir blanc de l’hôtel. Elle le fait tomber. La voici nue, magnifique, offerte.

Je comprends tout à coup.

Elle doit avoir l’impression de ne pas avoir fait son « travail ». Craint-elle que je veuille récupérer mon argent ? Je me lève et lui remet doucement son peignoir. Aller plus loin ? Non. Cela gâcherait cette nuit si particulière.

Je téléphone et commande plutôt deux « breakfasts continental ». Adelia saute de joie. Elle avait faim. Le garçon qui nous apporte le petit déjeuner quelques instants plus tard a un regard entendu en poussant le chariot dans la chambre. Il ne sait pas.

Croissants, café, salade de fruits, oeufs, toasts, confiote, tout est succulent. Nous petit-déjeunons en poussant des grognements de plaisir. Instant simple et magique. 

Avant de me quitter, Adelia me regarde fixement. Elle hoche la tête comme devant un gentil mystère. Subitement, elle saute sur le lit et me cloque deux bises, bien sonores. Puis elle s’en va. Pour toujours. 

Hier soir, en regardant la prostituée dans sa vitrine, J’ai pensé à toi, Adelia. Et je te dis merci.

LETTRE AUX BEBES

Chers Bébés,

Vous approcher sans vous tripoter, sans vous humer, sans manger vos pieds est un supplice. Dans la rue, je vous vois  passer dans vos carosses capitonnés avec le dédain des vrais souverains : jamais le moindre signe de la main !

Vos gardes du corps sont aux petits oignons. J’aperçois parfois vos billes bleues ou marrons qui regardent le monde comme un chaton découvre la vie : sans comprendre. Et vous regagnez votre palais parental sous bonne escorte. Le lunch-bib vous attend. Quelques chanceux déjeunent goulûment au sein d’un parc, sur un banc.

Chers bébés, je dois vous dire un truc. Quand j’étais pré-papa, vous me faisiez peur. En fait, j’appréhendais notre rencontre. J’étais très impressionné par le récit de ces mamans qui racontaient leurs  mésaventures maternelles. Elles évoquaient surtout les cris de leurs bébés. La puissance de ces jeunes décibels ruinaient leur sommeil, disaient-elles. Elles parlaient aussi de ces geisers de vomi, en guise de remerciements à leurs câlins. A croire que ces malheureuses avaient donné le jour à des Aliens potelés et vicieux. Je transpirais.

Et puis mon tour est arrivé ! Je veux dire : j’ai eu un bébé, un enfant. Dire qu’il était beau est insuffisant. Il était la beauté même. A la clinique, dans la salle où stationnent ces chariots transparents remplis de nourrissons, ces caddies d’amour, des pleurs fusaient de toutes parts, comme des supporters de foot  après la défaite. Le mien ne disait rien. Il « gérait » comme on dit aujourd’hui.  Il semblait parfaitement indifférent au bordel alentour. Cool. Ses copains gueulaient de jalousie, voilà la vérité. Oui, c’était cela. Ils ne supportaient ni sa beauté, ni son calme.  Mon fils ! 

Il était né par césarienne. En dormant.

Je me souviens du jour où j ai changé sa première couche. J’étais fier comme un pape. Le résultat, pourtant, tenait à la fois de Picasso et d’un ensemble schtroumpf. Passons.

Oui, il a toujours bien dormi mon petit bougre ! Il « a fait ses nuits » tout de suite après la maternité.

Cela m’inquiétait.  Ses dispositions  ne « collaient pas » avec ces histoires effrayantes. Aussi, vers quatre heures du matin, je me réveillais parfois. L’angoisse me tenaillait. Et si le petit était mort ? Je laissais la maman tranquille et me levais « pour aller voir ». Dans sa chambre, tout était paisible. Mauvais signe. Je m’approchais du berceau. Je regardais. Il avait les yeux fermés et les deux poings serrés comme un petit cégétiste. Parfait. Mais était-il toujours vivant ? Je mouillais d’un peu de salive le dos de ma main que j approchais doucement  de sa bouche. Je sentais un mini souffle régulier. Trois fois rien. Mais ce trois fois rien était tout. Oui, le petit respirait bien. Et moi je respirais mieux.

Ces souvenirs sont en moi comme la sève est dans l’arbre.

LETTRE OU NE PAS LETTRE ?

Le plus endurci des celibataires  reste ​  marié avec ses souvenirs.

La lucidité est un poison sucré.

La mort ne connaît pas les  jours fériés.

Les dépressifs sont des comiques qui s’ignorent et les comiques sont des dépressifs qui se connaissent très bien.

Un suicidaire est une personne encombrée d’elle-même et qui fait le ménage.

Si l amour pouvait s’acheter, tout le monde serait à découvert.

Le bonheur est un travail à plein temps. La haine aussi.

Vieillir, c’est regarder sa vie dans le rétroviseur.

L’espoir est une salle d’attente, l’enfance une salle de jeux, l’amour une salle d’opération.

Voler un aviateur est une prouesse mais violer un violon est un supplice.

La trahison est un cambriolage du coeur.

Les myopes savent bien que le monde est flou.

Le viol est le casse de l’amour, une entrée par effraction.

Un parolier au chômage peut toujours devenir maitre-chanteur.

Se donner sans jamais se reprendre.

L’orgasme est un court-circuit.

Un clown qui meurt de rire, est-ce considéré comme un accident du travail ?

Les bourses, c’est la vie.

Écrire, c’est pourrir un peu.

Pas d’alerte-enlèvement quand l’amour disparaît.

LETTRE À L’HERBE

Cher Cannabis,

Chère huile,

Cher shit,

Dans une autre vie, un temps, je t’ai respiré à plein poumon. A cette lointaine époque, (Jeanne Calment, doyenne de l’humanité, était encore vivante), le slogan-phare était : « Ne marchez pas sur l’herbe, fumez-là ! ». 

Ce que nous faisions. En nous allongeant sur l’herbe.

Il y avait, je me souviens, un cérémonial délicieux, fait de précautions insensées et d’audaces très prudentes.

Saluons d’abord les artistes du joint. Ceux-là,  d’un tour de main, d’un coup de langue, savaient fabriquer le cône parfait.  Ces architectes du plaisir ne gachaient pas la marchandise. Leur savoir-faire de magicien était donc légitimement très recherché. Avec eux, le précieux mélange herbe/tabac ou huile/tabac ou tabac/ shit épousait naturellement son tuyau de papier.  Et l’on entendait bientôt  l’adorable grésillement. 

Le joint tournait de main en main, ce qui était bien sympathique dans ce qu’il faut bien appeler nos transports en commun. La communion du plaisir avait lieu dans un brouillard qui fleurait bon. 

La musique de Genesis, de Pink Floyd, de King Crimson accompagnait ces voyages immobiles. Et chacun, parmi nous, y allait bientôt de son cinoche. Il y avait ceux qui riaient comme des furieux, ceux qui s’écroulaient comme des immeubles, ceux qui avaient faim, ceux qui avaient soif. Quelques uns pleuraient. Moi, je dormais. Lourdement. 

A la fin, au terminus du voyage, l’air satisfait et un peu idiot, nous comparions la dilatation de nos pupilles respectives en ricanant. On evaluait le demi cercle bleuté de nos cernes. On a les records qu’on peut.

Chère gentille défonce, 

Les chrétiens ont le Vatican, les musulmans l’Arabie Saoudite, les drogués ont Amsterdam. Ceux qui en revenaient jouissaient d’un incroyable prestige. A croire ces aventuriers des paradis artificiels,  la ville toute entière était stone. Les cailloux de shit roulaient de main en main. Chaque habitant, paraît-il, revendiquait le vert de ses poumons. Même les gâteaux jouaient le jeu !

Si je t’écris aujourd’hui, c’est parce que je suis à Amsterdam pour quelques jours avec mon ado. Comment ? Non, pas question de fumette ! Parfaitement. Et puis quoi encore ? Et l’ éducation alors ? 

 

 

LE RIRE DE BOURVIL

Bourvil  excellait dans ses rôles de pauvres types, naïf, au courage intermittent mais toujours brave in extremis.  Son côté lunaire, naïf et incroyablement humain déclenchait une solide empathie.

Dans cette vidéo, cuvée 1964, il joue dans « La bonne planque », gros succès de boulevard. Voici une scène célèbre, quand il  téléphone au commissariat. Ses partenaires de scène  : Albert Michel, Robert Rollis et Pierrette Bruno.

Bonne dégustation !

LETTRE AUX SONDAGES

Chers Sondages,

Vous êtes un thermomètre dans l’anus de la démocratie. Allez-y doucement, je vous prie : vous allez finir par contrarier ses hémorroïdes. Vous abusez de notre mansuétude pour mieux nous étourdir. Comme le boucher à l’abattoir.

Mais pour qui vous prenez-vous ?  Une vérité ?  Allons donc, vous n’êtes qu’un pet foireux qui se croit vent libertaire. Il est vrai que les journaux vous mettent en Une et que souvent vous triomphez.  Soyez lucide. Vous n’êtes qu’une rustine de l’information quand l’info se dégonfle,  un misérable trompe-l’œil qui ne trompe plus grand monde.

Rien ne doit vous échapper : le cœur, de cul, le vote… La digestion de vos chiffres provoque des tsunamis de salive. Elle dégouline d’une carte de presse à l’autre jusqu’à noyer le débat.
Beurk !

Chers sondages,  

On vous assène comme une baffe, une preuve. Vous pensez être le pouls de l’opinion, le miroir de nos semblables ?  Détrompez-vous. Vous n’êtes qu’une peau morte, un savon à deux balles qui se prend pour un grand parfum.

Puis-je vous donner un conseil  ?  Ayez donc le courage de votre lâcheté. Oui,  allez quoi, hop, déboutonnez-vous !  Dévissez la cravate ! Puisque vous êtes à peine utile, revendiquez donc votre inutilité !  Allez braconner dans les marécages de l’absurde . Vous y trouverez certainement des animaux de fantaisie. Pour notre plus grand sourire.

 Je vous donne un exemple.

 Pourriez-vous me dire le pourcentage d’ovules fécondés entre 1971 et 1991, en  écoutant Hôtel California, Stairway to heaven ou Angie ?

Vous voyez ? Que du très con. Et ça, vous savez faire, je crois. Allez, encore un effort. Le dernier.

Rien à vous

FV

 

DARRY COWL ET LOLA

André Darricau (son vrai nom) , avait commencé sa carrière avec Sacha Guitry qui lui donna son premier rôle dans Assassins et voleurs (1956), puis, l’année suivante,  dans Les Trois font la paire. Ce funambule farfelu, attachant, lunaire et gaffeur, tournera ensuite dans 150 films, le plus souvent  d’affligeants navets, mais aussi avec des cinéastes tels que Jacques Pinoteau, Jean-Pierre Mocky, Broca, Ferreri, Resnais, Verneuil, Sautet, Allégret, Lelouch…  Pourquoi cette frénésie de cinéma ? Pour éponger sa soif de jeu… et ses dettes : « J’allais en studio juste avant la prise, ne sachant même pas quel film je tournais ! Tout ça à cause du casino : à 2, 3 heures du mat’, j’appelais Bernet (son agent de l’époque) à qui je demandais de signer d’urgence un nouveau contrat vu que j’avais encore perdu. »

Son bégaiement était dû à un traumatisme de l’enfance. « Je suis devenu bègue à la suite d’une blague idiote que j’avais faite à ma tante Marie. Avec un petit revolver à amorces, je m’étais planqué derrière un pilier de l’église où elle se rendait toujours. Avec mon masque de Zorro, j’ai surgi à grands coups de pan! pan! Elle a eu une frousse terrible. Dès que je suis rentré à la maison, la gouvernante m’a puni en me prenant par la culotte et en me suspendant au-dessus du vide. Nous étions au troisième étage, et elle faisait mine de me balancer par la fenêtre: à mon tour, j’ai été traumatisé. Là ont commencé ces balbutiements maladifs. »

Ici, dans cette vidéo, une anecdote touchante sur sa mère, qu’il n’aura jamais connu et au sujet de Lola une prostituée qui fut, semble-t-il, son premier amour…