LETTRE AU SUCRE

Cher Sucre,

Tu t’habilles en pâtisserie dans un pyjama de chocolat, de vanille, de fruits rouges, un nuage de chantilly, un fuselage de bonbon.

Je te dois un souvenir délicieux. Un joli coup de foudre. 

La belle se nommait Anne. Mademoiselle arrivait de Montréal. Anne était blonde, grande, mince, un faux air de Mia Farrow avec, quelquefois, un regard de chaton en mal d’adoption.  Irrésistible.

Anne était gracieuse comme un rat de l’opéra. Ses gestes étaient toujours arrondis. Ils sentaient bon.  Le portrait serait incomplet s’il manquait cette façon qu’elle avait de ramener ses cheveux, d’un coup, au sommet de son crâne pour y dresser un bébé palmier. Adorable.

Tous deux, à Paris, nous marchions souvent quartier  Saint-Germain. Je ne lui déplaisais pas. Elle me plaisait follement. Je la suivais comme un caniche. Je ne rongeais pas mon os mais mon frein. Aux douanes de l’amour, quel est le bon moment pour se déclarer ?

Nous marchions, donc. Échange de banalités entrecoupées de silences embarrassés. La garce s’amusait de mon trouble. Elle picorait son enthousiasme  d’une vitrine l’autre. Passionnée par les chaussures, elle approuvait le cuir de celles-ci, congédiait d’un battement de cils les couleurs de celles-là.  Elle s’emballait tout à coup  pour une autre paire qui n’avait pourtant, selon moi, rien de particulier. J’étais au supplice. Les hommes me comprendront. 

Tout à coup, Anne s’immobilisa. Je jure d’avoir vu une flamme dans ses pupilles. Était-ce l’attrait d’une nouvelle paire de chaussures  ? Pas du tout. Nous étions devant une pâtisserie. « On entre ? » me demanda-t-elle. Et, sans même attendre ma reponse, elle entra. Elle s’offrit une forêt noire. Moi, rien du tout. J’avais faim d’autre chose. 

Son gâteau au chocolat, immense, était à trois étages, zébré de chantilly où tronaient des cerises confites d’un rouge suspect. Sitôt dehors,  sa bouche s’ouvrit comme la porte d’un four. Elle engloutit un généreux morceau en fermant les yeux. Je revois encore son expression d’extase. Le sucre, littéralement, la caressait. J’étais fasciné. Je suivais en direct un orgasme des papilles.

Je failli me mettre à genoux et lui dire : « O toi, ma gourmande adorée, ô toi ma jolie fée clochette qui me sonne de t’aimer, ouvre moi ton coeur, ton corps, ouvre-moi tout ! Oui, soeur Anne, tu me vois venir… Communions les plaisirs.. Allons faire des enfants, ( des triplés si possible…), allons dans cet hôtel, là,  tout près, oui, celui-là,  qui nous regarde avec un air complice. … »

Mais je ne disais rien. On ne dit rien à la reine du sucre. On s’incline. Mon air ému et imbécile la fit cependant sourire. Et quelques minutes plus tard, boulevard Saint-Germain, parmi le flot des bagnoles hargneuses, nos lèvres se rencontrèrent enfin.

Et notre premier baiser sucré avait un petit goût de chocolat. 

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