LETTRE À L’AMITIÉ 

Chère Amitié,

Longtemps, j’ai pensé que tu étais une rustine, un secours plus ou moins efficace en cas de crevaison émotionnelle. Je te considérais comme une béquille, une sorte d’assurance sur la vie quand la vie dérape, un thé brûlant au coeur de l’ hiver. Je voyais en toi la promesse d’un apaisement. Les jours heureux, tu étais même  la certitude d’une belle déconnade.
Je me trompais, faisais fausse route. 

Chère Amitié,

Tu es le bâtard de l’amour, le centime du milliardaire, l’alcool du pauvre, le comprimé de l’impuissant… Tu es quelquefois la trahison dans une salle d’attente. 

Je vois déjà les épaules se hausser, les soupirs éclorent. J’imagine l’agacement, peut-être même  la colère. Avis de gros temps. C’est quoi  ce largage d’un étron sur un livre saint ? Préparez la riposte ! Feu à volonté ! 

Sourire du condamné.
C’est qu’on ne touche pas à l’amitié. Valeur sacrée. Comme une vache en Inde. Mais, dira-t-on, pourquoi donc malmener ce qui apaise et réconforte tant de monde ?  En fait, la bonne question est : pourquoi pas ? Être une note dissonante dans l’orchestre des bons sentiments, la chorale des choses admises et indiscutables conduit parfois à d’étranges vérités.
Oui, chère Amitié, je pense que tu es une belle escroquerie. Montherlant notait que « tout le temps qui n’est pas consacré à l’amour est perdu. » Phrase importante. Si on la fait sienne, on peut dès lors affirmer que tout le temps qui est consacré à l’amitié est perdu pour l’amour. 

Ce que je crois.
Les grincheux grincheront. Il reste malgré tout l’estime, la sympathie, la fraternité (un des plus jolis mots de notre langue) . Cela n’est pas rien … et c’est surtout moins chronophage. De plus, ces dispositions ne contrarient pas l’inclinaison naturelle de notre cœur, qui est d’aimer. Aimer calmement, fougueusement, rageusement.

Aimer.

Amen.