LETTRE A LA SOLITUDE

Chère Solitude,

Les gens te subissent alors qu’il faudrait t’apprivoiser. Quand ils parlent de toi, souvent,  ils se trompent. Ils ont l’impression de te tutoyer quand ils sont esseulés, quand leur smartphone ne clignotent plus. Mais parler de sa solitude à quelqu’un, n’y a-t-il pas là, déjà,  comme une contradiction ?

Chère solitude, chère salope,

Moi, je te vois dans l’œil inquiet de cette maman à l’hôpital. Elle scrute la perfusion de son enfant cancéreux. Je te devine dans le jambon gris-blanc-rose du plateau repas.  Je te sais dans la salle commune de cette maison de retraite,  où les pensionnaires ressemblent à des insectes sur des chaises roulantes.  Et dehors, il fait soleil.

Je t’observe dans la politesse exagérée de cette vieille femme. Elle s’éternise à la caisse du supermarché.  Cette visite est l’unique occasion de rencontre de la journée. Elle parle. Elle ne dit rien. Chez elle, cela sent l’eau de Cologne et la pisse. Dans son buffet, repose une bouteille de Muscadet ou de Porto. Le verre s’empoussière. Plus personne ne vient. Les héritiers sont en embuscade. Ils guettent la prochaine canicule.

Chère Solitude, tu es le désarroi atroce de la femme violée au Nord-Kivu, en France, en Syrie, en Thaïlande, au Tibet, partout dans le monde.

Chère saloperie, les chatons qui étouffent dans un sac-poubelle, les chiens attachés qui voient la voiture s’éloigner, eux savent parfaitement qui tu es. Tu souris au condamné qu’on pousse  jusqu’au lieu de son exécution. Je te retrouve jusqu’au cimetière où des plumards de marbre, j’en connais, ne reçoivent ni fleurs ni visites ni pensées. Jamais.

Chère Solitude,

si tu savais comme je te hais, je crois que tu baisserais les yeux.

 

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