LETTRE AUX PROSTITUÉES 

Mesdames,

On vous maltraite, on vous conchie, on vous écrase. Prostituée, putain, pute, putasse, des mots prononcés par ces hypocrites qui jouent de la souris, la nuit, sur l’ordinateur,  pendant que madame roupille. « Faire chambre commune et rêve à part… » raillait Michel Audiard. 

Pauvres matous frustrés! Ils  se nourrissent de croquettes-vidéo puis évacuent leur trop plein de solitude dans des litières de Sopalin.

J’étais hier soir à Amsterdam, dans le fameux « quartier rouge ». Les femmes y sont en vitrine, telles des friandises de chair. Le trottoir grouillait de touristes. Beaucoup étaient fumés comme des jambons et imbibés comme des babas. Ces balourds hurlaient de rire. Quelques uns tanguaient dangereusement.  Des gamines accompagnaient la farandole.

Il y avait l’un de ces lourdeaux devant une vitrine. Il négociait le prix d’une passe avec ses doigts. Etrange mime. Trois doigts pour trente euros. Dans son bocal de verre, la prostituée montrait quatre doigts. Le type insistait péniblement. Elle tourna la tête pour signifier la fin de la discussion. Le bonhomme, fâché d’être ainsi congédié, colla tout à coup son visage à la vitrine. Il la lécha de façon obscène puis il disparu en titubant. La prostituée reprit la pose. Sa bouche souriait. Pas ses yeux.

Flash Back.

Je suis à Rio,  dans une belle chambre d’hôtel. Une prostituée est avec moi. Quelle âge peut-elle avoir ? Trente cinq ans max. Mon âge. Dans un bar à peu près chic, une heure auparavant, nous avons échangé un simple regard elle et moi. Et Adelia, c’est son prénom,  m’a suivi. Avant de monter dans ma chambre,  le gardien de nuit de l’hôtel lui a prit sa pièce d’identité. Il la lui rendra après la passe. Adelia n’a pas eu l’air surprise. Elle doit avoir l’habitude de ces formalités.

Dans la chambre, j’ai posé l’argent sur la table. Adelia n’est pas très grande. Je le remarque. On dirait que ses centimètres perdus sont restés accrochés aux talons de  ses chaussures. Elle fait glisser sa robe et, d’un geste, envoie valdinguer le chemisier sur le fauteuil prés du lit. Je la regarde sans bouger. Je ne parle pas le portugais. Elle ne sait ni l’anglais ni le français. Elle m’interroge du regard et ce regard signifie : « Et toi, tu ne te déshabilles pas ? » Je fais « non » de la tête. Elle fronce les sourcils. Elle doit penser : « Mince, un tordu ! C’est bien ma veine… ». 

Voici huit jours que je suis aux Brésil pour réaliser des reportages. Le travail avance bien. Mais depuis peu, je ressens un malaise, un truc qui me taraude, peut-être la morsure de la solitude. Disons le tout net : je crève d’envie d’un quignon de tendresse, d’un regard complice, trois fois rien, me blottir contre quelqu’un, dormir dans des cheveux. Respirer la vie. Pas nécessairement consommer du sexe, non.  Je veux dormir toute une nuit dans un câlin.

Adelia comprend.

On va dormir tous les deux « sans coucher ». Le lit nous ouvre ses draps. Je me love contre elle, un peu comme le font les enfants avec leur nounours. Adelia est mon nounours.  Je suis bien. Je crois qu’elle aussi. La nuit se referme sur nous comme l’eau sur un nageur.

Au petit matin, un bruit de douche me réveille. C’est elle. Elle chantonne. Je l’entends. Je l’attends. La porte de la salle de bain s’ouvre. Adelia me regarde.  Elle porte le peignoir blanc de l’hôtel. Elle le fait tomber. La voici nue, magnifique, offerte.

Je comprends tout à coup.

Elle doit avoir l’impression de ne pas avoir fait son « travail ». Craint-elle que je veuille récupérer mon argent ? Je me lève et lui remet doucement son peignoir. Aller plus loin ? Non. Cela gâcherait cette nuit si particulière.

Je téléphone et commande plutôt deux « breakfasts continental ». Adelia saute de joie. Elle avait faim. Le garçon qui nous apporte le petit déjeuner quelques instants plus tard a un regard entendu en poussant le chariot dans la chambre. Il ne sait pas.

Croissants, café, salade de fruits, oeufs, toasts, confiote, tout est succulent. Nous petit-déjeunons en poussant des grognements de plaisir. Instant simple et magique. 

Avant de me quitter, Adelia me regarde fixement. Elle hoche la tête comme devant un gentil mystère. Subitement, elle saute sur le lit et me cloque deux bises, bien sonores. Puis elle s’en va. Pour toujours. 

Hier soir, en regardant la prostituée dans sa vitrine, J’ai pensé à toi, Adelia. Et je te dis merci.

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