EDWARD HOPPER OU LA NEUTRALITÉ AFFECTIVE

Pour aborder le continent Edward Hopper, laissons la parole à André Fermigier historien de l’art et éditeur français disparu en 1988. Relisons  un extrait de son analyse au sujet du peintre américain.  Pas de charabia, ni de masturbation sémantique.  Aucun effet tape à l’oreille. Le critique possède le secret de la prose lumineuse (et donc généreuse) et c’est pourquoi nous l’aimons.

Dans Le Monde, en mars 1981, il écrit donc au sujet de Edward Hopper :

« Sans âge et sans cicatrices, en général ultra convenables, ses personnages ne semblent affectés par aucune passion, aucun malheur précis (sinon celui de n’avoir rien à se dire), et sa force est d’avoir résisté aussi bien à l’illusion épique qu’au populisme et à la complaisance régionaliste qui sont si fréquents dans la culture américaine de l’époque. (…)

L’Amérique de Hopper est celle de l’entre-deux, de l’absence d’être, du vide inqualifiable et de l’homme sans qualités, et si nous avons parlé à son propos de tragédie, c’est une tragédie où il ne se passe rien, où les acteurs, inexpressifs et muets, semblent avoir oublié leur texte, et d’ailleurs n’ont jamais eu l’occasion de l’apprendre, puisqu’il n’y a pas de texte. On a seulement planté le décor, le metteur en scène n’est pas venu, ni l’auteur, ni le public.  (…)

Que nous montre Hopper ? Un poste d’essence perdu dans la campagne, une rue le dimanche matin alors que tout le monde dort encore, des chambres d’hôtel anonymes ; une chambre de New-York où un homme lit un journal pendant que sa femme tapote sur un piano dans la tension de l’incommunicabilité absolue. Ce monde est celui du drugstore désert et violemment éclairé, des salles de théâtre et de cinéma à peu près vides où se traîne l’ennui des soirées inutiles, des bars où quelques personnages tentent de survivre dans le silence de la ville et de la nuit. (…)

Et quel art de la composition, de l’angle insolite, presque pervers, qui soudain dramatise l’inaperçu. Du cadrage pour tout dire tant on pense souvent, devant ces architectures muettes et méchantes, au grand cinéma des années 40, au premier Orson Welles, à Fritz Lang, à Hitchcock : l’Ombre d’un doute, mais il n’y aura pas d’autre crime que celui de recommencer demain une vie inutile. »