LETTRE A L’ALCOOL

 

Cher Alcool,

quand tu n’es pas festif, exceptionnel ou  gourmet, tu es mauvais, minable, merdique. Tes esclaves sont pétés, ronds, beurrés, blindés, bourrés, cuités, allumés. Tes éclaboussures dégueulassent tout.  Ceux qui te boivent deviennent imbuvables. Tu pourris les vies. Tu gouvernailles les existences jusqu’au naufrage.

Une philosophie de comptoir accompagne le voyage éthylique de tes arsouilles. Dès le matin, tes soldats aux yeux jaunes lèvent  le coude « pour tuer le ver« . Ils beuglent :  « Tout n’est pas cirrhose dans la vie ! » Hier soir,  dans une brasserie, j’ai entendu l’un d’eux affirmer, très fier  : «  L’ alcool a été inventé pour que les femmes moches baisent quand même ! » Grosse poilade autour du zinc.  Averse de rires gras, promesse d’une nouvelle tournée !  Je suis parti en oubliant de payer mon café.

Et sur le chemin du retour, je me suis souvenu de plusieurs spécimens.

C’était il y a presque longtemps, au siège de France 2,  avenue Montaigne, le dimanche matin. Dès 10h, des collègues attaquaient la journée au pastis. Un plateau d’huîtres accompagnait parfois la beuverie. J’étais fasciné : certains bougres s’imbibaient comme des buvards. Et cela pompait, pintait, sifflait, tétait ! Parmi ces enragés de l’écluse, André. Cœur en or et gourmette en argent. C’était l’arroseur en chef, l’arroseur qui s’arrose, l’arroseur au rosé. Parmi ses exploits, il avait giflé un steward d’Air France qui refusait de lui servir un énième whisky. Un jour, André me sourit. Il me tend un verre de pastis presque pur.

  • Allez tiens petit,  bois !
  • Plus tard, peut-être, mais là..non.. pas maintenant…
  • Quoi ? TU BOIS PAS ?
  • Franchement, non.
  • Mais alors… tu es un ENCULÉÉÉ !

Je m’éloigne. Quelques minutes  après, un barouf terrible dans le couloir. Tout le monde se précipite. C’est Jean-Claude. Il est rond, lui aussi. Ce colosse de deux mètres se bat contre la machine à soda, près de l’ascenseur ! Le géant barbu, fameux amateur de rugby, veut plaquer la machine au sol.  Il fait corps avec elle, comme un boxeur colle son adversaire.  Personne n’ose s’approcher. Jean-Claude a la taloche facile, le coup de pied vicieux.  Le scandale menace. Seule la promesse d’un verre de grand cru le dissuade d’arrêter la déconnade.  Il relâche enfin son étreinte. Tout le monde respire. Pas la machine. Elle est KO, éteinte, naze.

Cher Alcool, chère saloperie,

J’ai profité de ce compagnonnage, qui a duré des années, pour grappiller ça et là des expressions nouvelles. Ma gourmandise secrète. Ah ! pas besoin de secouer bien fort ces éponges à picrate pour  recueillir ces fleurs langagières ! Elles tombaient toutes seules dans l’épuisette. Les « rince la dalle » qui se bituraient  chaque jour arrosaient aussi la langue française ! Ils soufflaient leur haleine chargée dans les voiles de la métaphore. Et, oui, je me régalais.

Ainsi, tout à fait bourrés, ils avaient donc un « coup de sirop » ou un retour du « palu breton ». Quand ils faisaient « péter la roteuse »,  je savais qu’ils ouvraient une bouteille de champagne. Les secrets de leur breuvage n’avaient bientôt plus aucun mystère. Une bière picon-grenadine se nommait (et se nomme toujours, je crois)  « un cercueil », une bière avec de la menthe est « une valse » et une vodka-jus de tomate, une « Marie-salope ». L’eau faisait couler surtout leur mépris. Minérale ou non, elle était un « jus de grenouille », un « sirop de pébroque », un « Château-Lapompe ».

Tous ces hommes, fameux zigotos et braves bougres,  sont morts aujourd’hui. Et je me pose une question : ont-ils apprécié la mise en bière ?

 

 

LUCHINO VISCONTI : « On ne me donne jamais de prix ! »

1963. A Cannes, Luchino Visconti présente sa dernière œuvre,  Le Guépard, tiré du livre de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Le film est en compétition. Le vieux maître, gros matou façon Raminagrobis,  est poussé dans ses retranchements. Le journaliste ne lâche pas prise sur la carrière, les films, les  honneurs. Visconti, mi-amusé, mi-gêné, répond avec un air malicieux. Il se plaint de ne jamais remporter aucun prix dans les festivals.

Le Guépard obtiendra la Palme d’Or.

MARTIN SCORSESE : « Il faut que le film sonne juste »

1981. Les narines poudrées, un débit mitraillette, un air de moineau pris au piège, Martin Scorsese évoque son enfance à Little Italy, le quartier des émigrés italiens de New York. Il parle de l’influence des autres cinéastes (John Ford, Samuel Fuller etc.), son incapacité à travailler pour la publicité. Un document hélas trop court tant le bonhomme est passionnant.

Comme ses films.