LETTRE AUX AUTODIDACTES

Chers Autodidactes,

Vous êtes un défi statistique, le doigt d’honneur aux grandes écoles, le sourire éclatant de la volonté, le baiser doux de la chance. Vous êtes l’exception qui ne confirme jamais la règle. Vous êtes les derniers vrais aventuriers de ce siècle. Personne ne misait sur vous. Vous avez réussi  non pas contre les autres mais souvent malgré les autres. Vous avez gagné la plus éclatante des victoires contre le plus terrible des juges : vous-même.

Le chemin  a été difficile,  parfois humiliant. Mais vous vous êtes accrochés avec une force terrible. Vous n’aviez rien à perdre. Finalement, les seuls concours que vous avez réussi sont les concours de circonstances. On vous a dit que l’ascenseur social était en panne. Pas grave. Vous avez pris l’escalier.

Mais il y a le revers de la médaille.

Je décèle en chacun de vous comme un complexe. Appelons-le « le complexe du devoir non-rendu ». Vous qui avez quitté l’école très tôt, trop tôt, vous  vous sentez toujours un peu en faute avec vos frères d’études, les diplômés, les certifiés.  Alors, vous restez en alerte. Toujours. Comme un chat que l’on croit assoupi. Vous avez la hantise de ne pas savoir répondre à la question posée. C’est cela,  le « devoir non rendu », une affaire de légitimité et qui vous fait souffrir.

Pour y remédier,  vous apprenez sans cesse, toujours, souvent trop ! Lire l’ouvrage d’un auteur n’est pas assez. Vous avalez toute son œuvre  mais aussi les biographies qui correspondent. De même, écouter un morceau de musique qui vous plaît est insuffisant. Dans la foulée,  vous achetez l’intégrale du musicien.

C’est que rien n’est jamais vraiment acquis.  Dans votre champ de connaissance, vous haïssez les zones d’ombres. Vous savez qu’elles cachent  le poignard qui pourrait vous blesser.  Avantage : ce que vous avez appris, vous le savez vraiment. L’info passée par votre oreille n’est jamais ressortie. Elle s’est  enrichie avec l’expérience. Ce que vous affirmez est en béton armé. Une revanche sans doute sur le plafond de verre.

N’ayant pas été modelé par telle ou telle école, n’ayant suivi  aucun courant de pensée, votre esprit critique se garde d’épouser aveuglement une influence ou un parti pris.  L’incertitude ? C’est votre copine. Loin de vous décourager, vous aimez la provoquer. Vous en tirerez toujours quelque chose, ne serait-ce qu’une bonne leçon. On loue votre pugnacité. C’est exact. Vous considérez l’échec comme une victoire différée, sinon comme un challenge. Vous improvisez avec un naturel désarmant. Votre moteur, c’est la curiosité.

Chers autodidactes, je sais qui vous êtes. Vous êtes mes frères. Vous êtes mes soeurs.

4 réponses sur “LETTRE AUX AUTODIDACTES”

Laisser un commentaire