LETTRE A LA FAIM

Chère Faim,

Nous avons été mariés tous les deux. Oh, Pas longtemps ! Quelques années. Nous habitions une chambre de bonne, boulevard Pasteur, à Paris.  Dis, tu t’ souviens ? La pièce était si exiguë qu’une fois la porte poussée, on tombait sur le matelas. Les rares copines qui sont venues me voir à cette époque tombaient directement dans le paddock.  Au Monopoly de l’amour, les dés nous menaient illico aux Champs Élysées. Pratique.

Chère faim, sale petite vicieuse,

on se disputait souvent tous les deux. Tu me tenais. Une passion dévorante qui me laissait le ventre vide. J’étais ton jouet et cela ne m’amusait pas plus que ça. Pour apaiser ton humeur toujours mordante, j allais voler ma bouffe chaque fin de mois dans un Monoprix voisin. Époque bénie : ni vigile, ni caméra ! Je piquais des boîtes de crabe royal du Kamtchatka. Les plus chères. Quitte à se faire prendre, autant que ce soit pour un produit sympa.

Je volais aussi à l’étalage des enseignes Félix Potin, ces épiceries de proximité aujourd’hui disparues. Je rodais et  ma main, tout à coup,  dérobait une-deux pommes, deux-trois tomates et puis je m’éloignais l’air de rien ou plutôt, de presque rien. Un jour, ma main a plongé dans un panier de petits fruits ronds, hostiles à la caresse. Des litchis. J en piquais une grosse poignée.  Je n’avais jamais goûté rien de tel.  L’impression de manger une petite œuvre d’art. Merveilleux.

Mais tout cela était bien glandilleux.  J’élargissais  mon périmètre de fauche. J’avais remarqué, près de Beaubourg, un supermarché qui restait ouvert jour et nuit. Lors de mes balades nocturnes, il m’arrivait d’y faire une halte pour faucher quelques barres chocolatées. Elles m’aidaient à tenir le coup. La pub ne ment pas : un Mars, et ça repart ! Mais en journée, à la longue,  je commençais à avoir une boule au ventre… J’allais finir, c’est certain, par me faire attraper un jour où l’autre. Tout de même… Arriver à la caisse avec dans les bras un seul paquet de riz ou de spaghetti et des bosses plein le manteau, cela ressemblait à de la provoc. Mais cela n’est jamais arrivé. Il y a un Dieu pour les voleurs.

Je me mis à donner mon sang. Non par altruisme mais parce qu’une collation était offerte après chaque prise, avec une viennoiserie. J’en profitais pour me renseigner et connaître l’emplacement des autres camions de collecte dans Paris. Et dès lors,  j’y butinais régulièrement. Mauvaise stratégie. Je prenais des forces que je perdais aussitôt. Trop pomper mon sang-cerise m’affaiblissait. Les infirmières du camion de santé commençaient à me regarder de travers : et si j’étais porteur du VIH ? Mes bras étaient piquetés d’hématomes, comme ceux d’un drogué. Je fus « invité » à espacer mes dons.

Chère faim,

L’époque, tu le sais,  était un peu pénible. Le jour où je reçus mon premier salaire régulier, je m’achetais les œuvres complètes de Maupassant (Editions Albin Michel) en 2 volumes. Et ces ouvrages, vois-tu, continuent de me nourrir. Par contre, j’espère vraiment ne jamais nourrir le crabe.

Bien à toi.

 

 

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