LETTRE A L’HABITUDE

Chère Habitude,

Tu t’installes  en nous discrètement. L’ affaire se fait sans bruit,  en bonne copine pas chiante,  toujours prête à rendre service et à nous faciliter la vie. Bientôt, on ne pense plus à toi. Nous t’avons digéré.

Et te voici dans la place.

Pour longtemps. Tu creuses tes galeries. Le chantier n’est  jamais fini. Tu rythmes bientôt notre quotidien. Nous sommes ton jouet. Nous portons tes lunettes. Tu es si profondément ancrée en nous que lorsqu’il t’arrive de partir en vacances,  un dépaysement nous saisit et nous trouble,  au point que ton absence finit par nous désorienter.  Rassure-toi. Tout rentre dans l’ordre quand nous rentrons chez nous.

Parce que tu es une drogue dure.

Ton pouvoir est tel, chère Habitude, que tu mâchonnes la nouveauté, le curieux, l’original  pour nous le recracher dévitalisé, sans couleur et sans goût, comme un vieux chewing-gum.

C’est que nous nous habituons  à tout.

Au point de tout avaler sans jamais broncher, ou presque : les regrets éternels qui durent trois semaines, les migrants qui crèvent les poumons en piscine, les amis qui se changent en copains, les amours en  souvenirs…

Nous respirons l’irrespirable, supportons l’insupportable.

Et puis il y a aussi l’impunité des politicards, le 20H, le Festival de Connes, Paris-Match, BFM-TV,  les Talibios, les cernes de l’attente, l’angoisse du calendrier, le rire du trou, la lettre qui n’arrivera plus, le verdict du métro,  le café en machine, les voix dans des boites, les transports en commun et les plaisirs solitaires, la gueule des cons et le visage des chiens,  les anniversaires qui ne font plus la fête, l’hiver en été, les printemps intouchables, l’automne dans les cheveux,  le concert des cancers, le sourire obligatoire, l’assurance sans risque, les rendez-vous manqués, les ratages réussis, la lucidité comme un aspirateur etc.

Chère Habitude,

Oui, on s’habitue à toi, à tout.

Et même à vivre.

2 réponses sur “LETTRE A L’HABITUDE”

  1. Le festival de Connes (j’en ris encore de ce si joli labsus épistolaire). Surtout n’arrête pas d’écrire, cette habitude là il te faut la conserver : elle est belle et douce et juste dans ce monde qui gîte tout de traviole et nous agite de même façon. Promis ? Juré ? Craché ?
    Comme quand on était petit, tout joli, tout sérieux dans nos habits d’enfants en devenir d’ados…
    Je compte sur toi Frantz 😊

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