LETTRE AUX HOMOS

Chers Homos

Disons-le tout net : jusqu’à mes vingt ans, vous étiez Poiret-Serrault dans La cage aux folles. Des poulets précieux, chicaneurs, poussant des cris suraigus à chaque surprise.  Quand j’étais enfant, on vous disait dangereux et tordus. Vous jouissiez, parait-il,  des tortures que vous infligiez aux enfants indociles.

Tout cela m’impressionnait beaucoup.

D’abord,  comment vous reconnaitre dans la rue ?  Comment distinguer un « homo » d’un « non homo » ?  Je posais la question à mon entourage. On me donna des indices. On m’assurait qu’il y avait toujours du rose dans vos vêtements et que vous portiez une bague à chacun de vos doigts. Dès lors,  sur le chemin de l’école, je traquais les couleurs  des anonymes qui me frôlaient.  Je scannais tout : des chaussettes au pantalon, de la  chemise à la cravate.  Sans oublier les mains. Je vivais avec la peur atroce de me faire cueillir comme une framboise.

Oui, je n’en menais pas large.

C’est qu’on vous  présentait, chers homos,  comme des êtres caressants, mielleux, toujours avec une sucette à la main ou un bonbon. Vos accessoires pour endormir  la méfiance des gamins. Et gross malheur au petit si d’aventure il tombait  dans vos griffes ! Il subirait, disait-on,  des choses ignobles. Je demandais quoi. On me regarda avec dégoût. Je n’insistais pas. Ce qui apparaissait comme certain, c’est que vous possédiez un pouvoir d’attraction diabolique, quasi irrésistible.  Je pensais au serpent dans Le livre de la jungle quand, droit dans les yeux, il dit à  Mowgli  : « Aie confiance…aie confiance … »

Pas évident tout ça.

On ne disait pas « homos », dans le Sud-Ouest où je vivais alors.  Au pays du rugby, du Jurançon et du foie gras, on a le biceps hétéro ! On préférait des mots comme « pédé », « tapette », « pédale ».  Avoir « un enfant pédé » dans une famille, c’était la malédiction absolue, une branche malade sur l’arbre généalogique. Les familles touchées par « ce mal » disaient :  » On finira bien par le guérir » mais tout cela, dans l’ensemble,  restait tabou et donc verrouillé. Curieusement, je m’aperçois que l’homosexualité féminine n’était pas dans nos conversations. C’est donc qu’elle n’existait pas !

En société, ceux  qui étaient soupçonnés d’être homosexuel passaient un sale moment.

J’en fis une fois l’expérience.

Un jour, ma mère, pour éviter d’avoir à me payer une paire de chaussure neuve m’obligea à porter une de ses paires de botte. Je protestais. Rien n’y fit. Je vins avec à l’école, subitement grandi de trois bons centimètres. J’étais honteux de ces bottes de femme qui montaient dans mon jean et épousait mes mollets. En classe, personne ne remarqua rien mais dans la cour de récréation, ce fut un déchainement terrible. On fit cercle autour de moi et les rires éclatèrent comme des crachats. J’entends encore  les « ho-le-pédé ! ho-le-pédé ! « . J’en pleurais de rage autant que d’impuissance. Je n’ai jamais oublié ces gamins devenus subitement cons.  La veille encore, ils étaient pourtant mes copains !

Quelques années plus tard,  à la lumière d’un fait divers tragique, j’eus  l’occasion  de revivre à nouveau une pénible expérience.

A Pau, où je vivais donc, les mâles testostéronés  du samedi soir faisaient « la chasse aux pédés ».  C’était le plus souvent des militaires.  Ainsi va la vie. Quand il n’y a  pas de guerre, on en invente une.  Peut-être pour ne pas perdre la main.

Mais  l’affaire, une nuit, tourna très mal dans un parc du centre-ville qui avait la réputation d’abriter des rendez-vous « contre-nature ». Un antiquaire espagnol, homosexuel, se fit littéralement broyer sous les coups d’un type. On le retrouva mort. La police arrêta le meurtrier qui  écopa de la prison à perpétuité.

J’étais un jeune journaliste et quelques mois plus tard, j’allais trouver mon rédacteur en chef. pour lui proposer de passer une nuit blanche  dans ce même parc. Y avait-il toujours des « chasses aux pédés » depuis l’arrestation et la condamnation du meurtrier ?

Il me donna son accord.

J’arrivais dans ce parc vers minuit.  Au bout d’une heure environ, deux types sortirent de nulle part. Ils s’avancèrent vers moi, visiblement imbibés et  très menaçants. Est-ce que « j’en étais » ? Je bredouillais : « en être de quoi ? » Ils s’énervèrent « Est que tu es un sale pédé de merde ? » C’était  tout de suite plus clair. Non,  je répondis, j’étais journaliste, non  je ne n’avais aucune carte de presse à leur présenter. Selon eux, je n’avais rien à foutre dans ce parc à cette heure de la nuit  et j’allais donc prendre « une putain de dérouillée ». En guise de hors d’œuvre, je reçu d’abord un crachat au visage puis une énorme baffe. Ils s’échauffaient. J’eus la présence d’esprit de citer l’adresse du journal, le nom de mon rédacteur en chef. Et l’affaire, heureusement,  en resta là.

Bien plus tard, j’apprendrais qu’on peut parfaitement être journaliste et homo mais bon, c’est une autre histoire…

J’écrivis donc mon papier où je racontais tout.

Le jour de sa publication, un matin, la secrétaire du journal me dit qu’une dame voulait me parler. Elle m’attendait au rez de chaussée. C’était une petite bonne femme ronde, au visage triste. Elle m’examina un moment puis me tendit sa main,  que je serrais machinalement.  «  Je suis la maman du meurtrier dit-elle. Je voulais vous  remercier pour votre article.. Oui, c’est mon garçon qui  a tué l’antiquaire espagnol. Il a été condamné. Il a payé.  Mais  il n’est pas le seul à être violent dans ce parc et ça, vous le dites dans votre article et c’est bien. Dans cette histoire, voyez-vous, il n’y a que des malheureux. ».

Et je vis la maman s’éloigner puis disparaître tout à fait.

Oui, il n’y avait que des malheureux dans cette histoire.