LETTRE AUX RICHES

Chers Riches,

Vous prospérez entre vous, dans vos robes de chambre de certitudes. Votre souci n’est pas tant de gagner de l’argent que de ne pas en perdre. Votre travail, inédit à Pôle-emploi, est de tenir votre rang. Un boulot à plein temps. 

Ah, les apparences ! Elles vous tiennent lieu de ciment et de passeport, cette façon de se comprendre en silence, d’un regard entendu, cette ironie complice… cette certitude d’être au dessus du lot, du panier, de tout. Elle signe votre mépris pour tous les autres qui n’ont ni votre sang ni vos ovules ni votre sperme. 

Vous observez les pauvres avec un intérêt d’entomologiste. Vous les regardez au 20h se débattre dans leurs problèmes de mouise mais très vite, ils vous agacent. Et vous les congédiez  d’un battement de cils ou d’un coup de zapette. Vos femmes sont des pondeuses, des mères-Carambar cramées au soleil d’Ibiza ou de Saint Bart’. Elle traquent le gluten pendant que leurs maris braconnent la minette. Des lunettes noires habillent le visage de vos filles. Elles leur prêtent un peu de mystère. Elles surlignent leurs moues boudeuses de têtes à claques. Vos fils sont de féroces bandeurs. Ces jeunes coqs, dépositaires du nom de famille, embrochent à tour de queues une volaille qui n’est jamais de basse-cour. 

La mésalliance est, en effet, votre cauchemar. Elle fissurererait votre réputation, ruinerait des années d’écoles privées, de rallyes, de scouts toujours, de vacances entre amis a-do-rables. Votre système de reproduction, dûment élaboré,  ne saurait souffrir d’un tel accident de parcours. Il ferait tâche dans les colonnes du Figaro à la page des naissances. 

Vous vous faites mousser au champagne pendant que les autres se noient au mousseux. Vous avez la fourchette précieuse et le rot domestiqué. Chez Madame, les règles sont des menstruations et chez Monsieur les problèmes de prostate « des petits embêtements. » La santé chez vous n’est pas une prison mais un souci. Vos testaments sont des oeuvres d’art, vos héritiers des dépositaires.

Sur vos tombes, où nous économiserons notre salive, sont gravés vos particules et vos titres. Distinction dérisoire. Dérisoires comme vos vies, comme les nôtres, comme tout ce qui se croit important ici-bas. Ne vous déplaise, la mort est socialiste. Elle rétablit l’égalité parfaite. Mais vos tombes nous laissent de marbre.

A jamais.