LETTRE A LA FAMILLE

Chère Famille,

En échangeant avec quelques personnes, je m’aperçois que tu restes parfois comme un sac à dos bien lourd, bien encombrant, bourré de culpabilité et de colère.

Heureuses les familles soudées, unies, où les remontrances ne sont jamais des engueulades, où les punitions ne sont jamais injustes et où les critiques, même vives, sonnent comme un encouragement.

Existe-t-elle vraiment cette famille-là,  disponible et indéfectiblement bienveillante ? Impossible de le savoir. Quand on parle de toi, tout le monde ment, tout le monde enjolive, tes membres  s’obstinent à mal se souvenir. Un jour, j’ai entendu : « la famille est le silence d’un groupe de personnes autour d’un même secret ».

Je crois la phrase exacte.

Chère Famille,

Pour nombre de personnes, plus ou moins lucides, tu es une école de la grimace où évoluent des clowns pas drôles, des clowns fardés de mauvaise conscience et retranchés dans des citadelles d’égoïsme. C’est ainsi : il nous arrive d’avoir plus d’intimité avec un chauffeur de taxi qu’avec un frère ou une sœur. Nous restons avec le sentiment d’avoir croisé quelqu’un qui nous a  compris. Cela n’était pas arrivé depuis bien bien longtemps. Où es-tu donc, famille ?

Et si le concept de la  famille  relevait d’une gigantesque escroquerie ? Depuis des millénaires,  il engendre d’innombrables peines et drames sous prétexte d’un même sang, d’un même nom,  d’une même habitude. C’est un curieux spectacle  que de voir des êtres proches (frères, soeurs,  cousins…)  s’éloigner doucement,  année après année, tel un navire qui prend le large pour ne devenir qu’un petit point à l’horizon. Si un maigre ciment de souvenirs nous attache encore un peu, quelques années d’indifférence plus tard,  il ne reste plus rien du tout. Nous voici devenus de parfaits étrangers l’un pour l’autre. Nous nous retrouvons un jour devant un cercueil. A l’ouverture du testament, le clan réuni salive et n’oublie pas  de renifler bruyamment sa peine. Pour qu’on l’entende. Pour qu’on le croit.

Mais il y a les cicatrices.

Au sein des familles déglinguées ou abjectes, les mots crucifient et les gifles vaccinent.  Leur vie durant, ses membres resteront orphelins d’un câlin jamais reçu, d’un encouragement jamais prononcé, d’un petit signe jamais arrivé.

Oui,   « la famille est le silence d’un groupe de personnes autour d’un même secret ».