LETTRE À BARBARA

Chère Barbara,

C’était il y a vingt ans.  Le 24 novembre 1997. Vous avez disparu. Vous n’êtes pas morte, non,  vous vous êtes absentée. Pour celles et ceux qui vous aiment, vous logez toujours dans un petit studio dans notre cœur. C’est bien pratique. Pour vous rendre visite, on pousse la porte. Aussitôt,  l’émotion de votre voix nous enveloppe comme une chaude couverture.

Pour honorer votre mémoire, nul doute que les médias sauront ouvrir le bon tiroir, celui des images d’archives et des témoins-clé. Elle le refermera le 28. Ainsi va le fonctionnement des programmateurs. Ils obéissent aux anniversaires comme les soldats à l’État-major. Le public, docile, ne peut que suivre. Il ressemble à ces poussins qui vont à droite, à gauche, selon l’endroit où tombe le grain.

Au moins, on parlera de vous. Et des personnes vous découvriront. Et vous leur parlerez comme vous savez le faire. En prenant l’autoroute du cœur.

A vos débuts, vous étiez « la chanteuse de minuit », C’est effectivement une bonne heure pour vous retrouver, quand les villes commencent leurs gros roupillon et que certains feux rouges font relâche. Le silence y est d’une certaine qualité, propice à l’éclosion des sentiments. De vous, on disait aussi que vous étiez « la chanteuse intimiste ». Drôle d’expression. Un artiste qui ne toucherait pas à l’intime, est-ce vraiment un artiste ? Lorsque vous faisiez une vraie rencontre, vous disiez : « Lui, il est beau à l’intérieur. » Vous,  vous étiez magnifique partout.

Votre force, je crois, c’était vos fêlures, votre honnêteté rude, entière, brutale. Le visage de l’amour sans maquillage inutile. Malgré votre absence, malgré les cons et les sales coups de la vie, nous vous sommes restés fidèles.
Avant de vous retirer, vous avez écrit  le drame de votre enfance. Il était question de votre père.

« Un soir, à Tarbes, mon univers bascule dans l’horreur. J’ai dix ans et demi. Les enfants se taisent parce qu’on refuse de les croire. […] Parce qu’ils ont peur. […] De ces humiliations infligées à l’enfance, de ces hautes turbulences, de ces descentes au fond du fond, j’ai toujours resurgi. Sûr, il m’a fallu un sacré goût de vivre, une sacrée envie d’être heureuse, une sacrée volonté d’atteindre le plaisir dans les bras d’un homme, pour me sentir un jour purifiée de tout, longtemps après. »

Vous avez quitté Paris pour Précy-sur-Marne en 1973. Une vieille ferme avec de la glycine en guise de collier, des chats et des chiens en guise de copains et un piano en guise d’ami fidèle.

Et les hommes ? « Ils marchent le regard fier/Mes hommes/Moi devant/Eux derrière ».  Et tout est dit.

Cette relation avec les gens dans la salle était unique. Vous chantiez la vie et la vie, c’était ces dizaines de milliers de cœurs qui battaient pour vous. C’était eux, « votre plus belle histoire d’amour« .

Pour quelques-uns, un soir, le miracle a eu lieu. Une fois la lumière revenue, la salle presque vide, des amoureux-fous ont continué à scander votre nom. Et vous êtes réapparue sur la scène ! Pour eux, rien que pour eux. Vous vous êtes assise au piano et, avec un air de prof sévère, vous leur avait dit : « Bon. Vous vous installez là… Oui, autour du piano. Je joue, je chante… Une seule ! Ensuite vous partez. Promis ? Mais attention ! Pas un mot ! Je veux entendre une mouche voler ! » On dit que ce soir-là, les mouches aussi ont pleuré.

Chère Barbara,

En 1987, vous avez composé Sid’amour. Vous trouviez les pouvoirs publics bien timides pour contrer les ravages de cette saloperie de maladie. Vous vous êtes donc engagée dans la lutte contre le sida. A fond. Désormais, en tournée, il y avait aussi dans vos bagages des cartons de préservatifs « Les capotes, vous allez me les acheter et vous allez me les mettre ! » grondiez vous. Hors lumière, sans caméra, sans micro, sans journaliste, vous rendiez visite à des malades à l’hôpital où il y a « des anges qui se déplient/Qui se déploient/Disparaissent derrière les portes ».

Qui le sait ? Vous aviez même ouvert une ligne téléphonique confidentielle pour écouter la solitude des autres et l’apaiser.

Chère Barbara,

le jour de vos obsèques, le 27 novembre 1997, il y avait dit-on  environ deux mille personnes au cimetière de Bagneux.. « Ce matin, je vous remercie de vous » a écrit un anonyme  sur le registre des condoléances.

Après le départ des stars, des curieux et des journalistes, une voix s’est soudain élevée, une voix rejointe bientôt par d’autres et d’autres encore, jusqu’à former un chœur spontané. Des fidèles chantaient le refrain de votre grand succès « Dis, quand reviendras-tu ? »

Dis, quand reviendras-tu?

Dis, au moins le sais-tu?

Que tout le temps qui passe ne se rattrape guère

Que tout le temps perdu

Ne se rattrape plus

Chère Barbara,

20 ans après, tu continues de chanter en nous.

Dans notre petit studio.

(Photo Patrick Ullmann)

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