LETTRE A ERIK SATIE

Cher Maître,

quand la solitude se décide à écouter un peu de musique, elle choisit une de vos œuvres. Elle se parfume avec. Votre musique, c’est le sourire de la mort, le rouge à lèvres du désenchantement, un jour de neige dans un parc abandonné.  De votre piano s’échappent des papillons blancs et noirs. Ils vibrionnent comme des âmes tourmentées.

Vous viviez à Arcueil dans le dénuement le plus extrême. A votre mort, en 1925, vos amis ont ouvert la porte de votre chambre. Nul, jamais, de votre vivant, n’en avait franchi le seuil.  Ils trouvèrent un spectacle surréaliste, qui aurait certainement charmé votre copain Apollinaire.  Ces amis, donc, Jean Wiéner et Darius Milhaud, firent connaissance avec deux pianos attachés, une collection de faux cols, une armée de parapluies, un lit sans drap et plusieurs milliers de petits papiers soigneusement rangés dans des boites à cigares. Vous y consigniez vos espoirs et vos pensées : « Je m’ennuie à mourir de rire », « Le temps passe et ne repasse pas », « un carnet de chèque inépuisable… », « Je suis né trop jeune dans un monde trop vieux. »

Surtout, dans une malle, ils découvrirent plusieurs centaines de lettres non ouvertes. Vous, l’affamé d’affection, l’assoiffé de reconnaissance, vous n’ouvriez jamais votre courrier ! A votre génie musical s’ajoutait le génie de l’indifférence.  Cette misère qui ne vous a jamais quitté, vous la surnommiez « la petite fille aux grands yeux verts ». Elle ne vous lâchait pas :  » Tout ce que j’entreprends timidement rate avec une hardiesse insoupçonnée jusqu’à ce jour « .

On ne vous prenait pas au sérieux, ni vous ni votre musique. Vous étiez un hurluberlu, un misanthrope imprévisible, un fumiste mélancolique, une usine à canulars. Vous ne détrompiez personne. A quoi bon ?

En 1949,  un sale con de critique osa même ce mot  :  » C’était un gourmet qui était incapable de faire la cuisine « .

Il est vrai que vous en aviez vu d’autres. A six ans, vous perdiez votre petite sœur et, deux mois plus tard, votre mère adorée. Le malheur fit une pause. Puis il frappa à nouveau six ans plus tard. A douze ans, vous trouviez  le corps sans vie de votre grand-mère, foudroyée d’une rupture d’anévrisme. La vie, pour vous, dès le début,  s’habillait  de sombre.

Un critique, Jean Poueigh, écrivit un jour que votre musique était « outrageante pour le bon goût français ». Vous prîtes alors votre plus belle plume et, de cette calligraphie si particulière dont vous aviez le secret, vous couchâtes ces mots sur des cartes postales  sans enveloppe afin que le concierge pût lire l’aimable prose :  « … Mais ce que je sais c’est que vous êtes un cul – si j’ose dire, un « cul » sans musique. Surtout, ne venez plus me tendre votre main de salaud. »   « Monsieur Jean-Foutre Poueigh, Célèbre Gourde et Compositeur des Andouilles » puis « Vilain cul, je suis ici d’où je t’emmerde à tour de bras » Scandale. Procès. Amende. 8 jours de prison avec sursis.

Cher Maître,

je repense souvent aux liens si particuliers qui vous unissaient à Claude Debussy.  Le compositeur de Prélude à l’après-midi d’un faune, voyait en vous « un musicien médiéval et doux, égaré dans ce siècle »

Vous étiez le pauvre musicien,  riche d’une estime minuscule et lui vivait confortablement de son travail. Il vous recevait dans son hôtel particulier de l’avenue du Bois de Boulogne. Pour vous faire gagner quelques sous, il accepta d’orchestrer deux Gymnopédies. Rien de salvateur dans votre chemin de croix. De quoi parliez vous lors de ces repas et, surtout, à quoi pensiez vous sur le chemin du retour, quand vous regagniez à pied, (pour économiser un billet de train) votre misérable chambre à Arcueil ?

Cher Maître,

Je persiste à penser qu’on ne peut apprécier, et apprécier pleinement votre musique que seul. Votre œuvre, je le crois,  ne saurait souffrir de « transports en commun ».  Elle se déguste en solitaire, dans un climat particulier. C’est d’ailleurs là où se trouve votre force, là où s’irrigue l’amour que nous avons pour vous :  de cette intimité, pour ne pas dire de cette douce proximité avec vous.

Enfin, quand viendra mon heure, j’aimerais avoir votre inspiration.  Avant de disparaître, vous avez dit à la mort qui s’approchait :  « Le temps de passer une jupe et je suis à vous »

A toujours,

 

 

 

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