LETTRE A LA LUCIDITÉ

Chère Lucidité,

Tu es une lumière crue sur l’imposture des illusions, ces béquilles de nos vies. Mais comment faire ? Sans illusions, nous finirions par disparaître comme disparaît une plante privée d’eau. Allons plus loin. Les illusions sont un pansement sur la réalité. Enlevez le pansement, la plaie reste à vif. La lucidité domine.

Une personne strictement lucide sur l’existence n’a d’autre échappatoire que le suicide. Être lucide, ce n’est pas chausser des lunettes noires. C’est retirer ses lunettes de soleil et voir exactement non pas ce qu’on nous montre mais ce qui est.

Le cynisme est le fusible du lucide. Il permet de tenir le coup et de ternir beaucoup. Dieu est un cynique. Quand il songe à l’amour, il se masturbe. Je pense, donc j’essuie ! Quand le Diable en a marre des clairvoyants,  il joue au bowling avec des aveugles. Strike !

Un vieillard arrivé en bout de course ne peut être que lucide. A moins d’être un vieux con. Qui dira la férocité de certains ancêtres ? Bien au chaud dans leur pull-overs d’égoïsme, ils s’accrochent à des calendriers périmés. Ils nous étranglent avec le nœud coulant de leurs souvenirs. Ils nous brisent les reins avec un sac à dos de culpabilité. Leur lucidité, c’est le cercueil qui avance. Demain, il frappera à leur porte. En attendant, ils se vengent.

Enfin, je crois que les lucides sont des solitaires. A la roue de l’infortune, ils gagnent toujours le gros lot. Celui que personne ne vient jamais chercher : le désespoir.

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