LETTRE A MARCEL CARNE

Cher Marcel,

Je prends la plume comme un avocat mettrait sa robe pour défendre un condamné un peu particulier : un condamné déjà exécuté. Les esprits rationnels trouveront la démarche stupide. Tant pis. Je crois, moi,  que les causes perdues ne le sont jamais tout à fait.  Elles continuent de palpiter faiblement, ensevelies quelque part, entre l’âme et la raison, parmi des gravats d’indifférence. Pour qui sait les entendre, ces palpitations-là sont des battements de cœur. A peine perceptibles, ils deviennent, à la longue, obsédants. Comme une idée fixe. Un visage adoré.

Cher Marcel,

Un jour,  alors que tu rentrais dans ton appartement, place Saint-Germain des Près, je t’ai reconnu et je n’ai pas osé t’aborder.  La timidité cousine parfois avec la pudeur. Tant mieux. Je te revois encore. Court sur patte, un peu rougeaud, tout rond. Un bébé-Hitchcock !  Si j’avais dû te dessiner, j’aurais pris un compas.

Cher Marcel, si je t’écris ce soir, c’est pour mettre à jour une injustice dégueulasse qui te concerne  et qui mérite, je crois, d’être dénoncée.

A la fin de ta vie, tu étouffais sous les médailles en chocolat.

En 1981, au cours d’une tournée aux États-Unis, tu avais reçu du gouverneur du Massachusetts une charte te consacrant comme « le plus grand réalisateur français en vie ».  Privilège rare, tu auras assisté à l’inauguration d’un musée à Boston qui porte ton nom et où reposent désormais de très nombreuses archives.

François Mitterrand, en 1985, t’ éleva à la dignité de commandeur de la Légion d’honneur. En 1993, en France,  600 « professionnels du cinéma », réunis au Zénith, désignaient  «Les Enfants du Paradis» meilleur film français de tous les temps etc.

Tout cela te pesait un peu : « Le poids de ce succès ne cesse de m’écraser. On attend de moi que je refasse le même film. On m’a même proposé d’en faire une comédie musicale ! »

Cette profession si apte à te rendre hommage, toi le fils d’ébéniste, pour des films immortels comme Drôle de drame, Quai des Brumes, Les Visiteurs du soir, Le jour se lève, Les portes de la nuit, cette profession-là n’aura jamais misé un seul kopeck sur ton dernier film « Mouche », inspiré d’une nouvelle de notre copain Maupassant.

Commencé en 1992, le tournage s’est arrêté après quelques jours. Il ne reprendra jamais, faute de moyens financiers.

Un choc terrible pour toi.

Sans doute, cette mésaventure accéléra ta fin. Ce tournage, dont tu savais qu’il serait le dernier, te faisait un peu peur. Avais tu un pressentiment ?

Didier Decoin, ton scénariste,  racontera : « Quand nous préparions Mouche, il m’a dit un jour: «Il va falloir que je dise moteur! J’ai très peur de dire moteur.» Et il s’est mis à pleurer, à pleurer vraiment. Il se demandait s’il serait capable de redémarrer ».

Mais tu y es parvenu et les premières prises que j’ai vu me semblaient très prometteuses. C’est l’argent qui n’a pas suivi. Et les producteurs. Et les politiques. Et tous les artistes qui auraient pu se porter caution et qui ne l’ont pas fait. Salauds !

Tu es mort, seul, un jeudi 31 octobre 1996, à l’hôpital de Clamart. 90 étoiles au compteur…. et pas une star à ton chevet. Ce réalisme-là a dû te déplaire : il n’avait rien de poétique.

 

 

 

 

 

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