LETTRE A BABAR

Cher Babar,

nous nous sommes rencontrés à l’âge où le cœur n’est pas en cuir et où les petits drames du quotidien sont des confidences pour nounours. Tout de suite, tu m’as été très sympathique. J’ai immédiatement goûté ton chapeau melon, ton costard écolo et la vieille dame qui te recueille après l’assassinat de ta maman.

Oui. C’est que ton créateur, Jean de Brunhoff, n’y est pas allé avec le dos du pinceau !

Dès les premières pages, ta mère est tuée par un gros con de chasseur (j’apprendrais plus tard qu’il s’agit là d’un pléonasme). Image atroce. Dans ma mémoire, elle est restée comme une petite cicatrice .

On te voit, éléphanteau, debout sur elle, qui repose sur le flanc. Ta maman est morte.  Le tireur est de dos et s’apprête à vous rejoindre. Tu pleures. En guise de larmes, des petits traits sortent de tes yeux.

Ah ! Comme j’ai pleuré avec toi ! La nourrice qui me gardait, me voyant très affecté,  essaya de me consoler. Elle m’assura que toute cette histoire  était « pour de faux » et que ta maman attendait en fait le départ du chasseur pour se relever. Mon œil ! Mensonge « de grand » !  Tu penses si je m’étais assuré de la chose.  Les pages suivantes, tu errais dans la grande ville, seul , perdu parmi le flot des bagnoles et l’hostilité curieuse des passants.  Mais, au comble de ta peine, miracle, une vieille dame te recueillait. Et avec elle tu reprenais goût à la vie. Résilience chérie.  Est-ce que Boris Cyrulnik a lu tes aventures ?

Or, comme tu étais vraiment très populaire, la télévision décida de faire une série avec toi, une vraie série,  avec des personnages en chair et en mousse. Rien à voir avec ces dessins animés mièvres et  fadasses d’aujourd’hui. Cette série remporta un immense succès. Dès le générique, tous les gamins de France avaient l’œil rond et le souffle coupé :

« Babar, Babar, le petit éléphant

Babar, Babar, est l’ami des enfants

Poli, joli, il promène avec lui

De grandes oreilles qui cachent le soleil.

Verlaine pouvait aller se rhabiller !  Si les enfants avaient pu voter,  tu aurais remporté l’Élysée haut la trompe.

Pour assurer la promotion de cette série, il fut décidé que tu ferais le tour de France pour saluer ton jeune public.  Et c’est ainsi qu’un après-midi mon père me tira tout à coup d’une profonde sieste. Sans que j’y comprenne rien, les yeux encore pleins d’araignées du sommeil, il me prit dans ses bras et dévala les escaliers à toute berzingue.

Dans la rue, un incroyable tintamarre. Une manif de gamins.  Et je te vois. Tu es là, debout devant moi !  Mon Babar ! Et tu me vois aussi. Et le miracle se produit.  Avec ta trompe, tu chatouilles mon ventre !  J’éclate de rire. Je suis au comble du bonheur. Puis tu disparais, emporté par le flot braillard. Tu m’as chatouillé le ventre !

Et je crois bien que cette chatouille est le meilleur souvenir de mon enfance.

 

 

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