LETTRE À LA BOUFFE

En France, les dineurs associent le  plaisir des mots à la saveur des mets.  Evoquer le plat que l’on apprécie augmente, semble-t-il,  le plaisir qu’on en retire.  

Rien de tel aux États-Unis où l’on mange comme on fait le plein. Pour répondre à une nécessité. 

Là-bas,  les fines gueules sont plutôt rares. Bien manger, c’est d’abord manger beaucoup.

Le pays inventeur du hamburger ignore ces marquis des papilles qui pullulent chez nous.

Ah, ces Champollion des saveurs, ces Pasteur enragés du bon goût !  Incroyables bavards baveux !  Ils connaissent  le curriculum vitae d’une viande et n’ignorent rien de l’herbage où se nourrissent les bêtes.  

Erudits arrides, ils se révèlent incollables sur la variété de la pomme de terre au bout de leur fourchette. Ils vous saoulent sur le cépage contenu dans votre verre. Votre igorance les excite. Votre inculture les enflamme. Leur hémorragie verbale, à la longue, finit par noyer l’intérêt d’un repas. Mais, soyons juste, ils véhiculent aussi de bons moments. 

Quand il s’agit des modes de cuisson,  leur science culinaire emprunte au vocabulaire amoureux : mijoter, saisir,  faire revenir, laisser frémir. Avec eux, nous découvrons qu’il y a dans notre assiette non pas le produit d’une cuisine mais une oeuvre d’art. Carrément.  Dès lors, on hésite à manger trop vite et, tout à l’heure, assis sur les toilettes, on culpabilsera un peu en tirant la chasse.

Enfant, je me souviens de cette femme qui me gardait à la campagne, lors des « grandes vacances ». Elle s’exaspérait les fois où je ne finissais pas mon assiette. Il faut dire que ses repas, souvent,  n’avaient rien d’un 14 juillet : jambon-endives, saucisses-lentilles, tripes-carottes. Plus triste, tu pleures.

J’avais cinq ans et un jour,  comme je refusais une fois encore d’ouvrir la bouche, elle disparût furieuse de la salle à manger. Elle revint bientôt avec dans sa main chiffonnée une longue tige d’ortie. Si je ne mangeais pas TOUT, elle promettait de me carresser le visage avec. J’étais déja un sale con. Je m’obstinais dans mon refus.

Alors, la méchante mit sa menace à exécution. 

Elle fit glisser la plante sur mes bras puis, tout à coup hors d’elle, elle me barbouilla le visage tout entier. Sur les zones atteintes, je ressentis rapidement la morsure d’un feu terrible. Je hurlais de douleur. Mes cris stridents déclenchèrent les aboiements du chien de la famille et tout  ce barouf  alerta la fille de la sorcière, une jolie brune d' »au moins 16 ans ». Elle m’ emporta d’autorité, non sans avoir au préalable engueulé sa mère pour son « inconscience ». J’étais sauvé. 

De ce pénible épisode, je garde une détestation terrible pour ces aliments-là mais aussi un amour immodéré pour les fées salvatrices.  

Elles se reconnaîtront.


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