LETTRE A MONTHERLANT

Cher Maître,

Nous nous sommes rencontrés chez un bouquiniste. L’un de vos ouvrages, « Pitié pour les femmes » était en solde. Deux francs (O,30 € !).  J’entends déjà les cons et les barbares ricaner  :  « Mais cet ouvrage ne vaut guère plus ! »

Passons. Argumenter avec les cons et les barbares est parfaitement vain. Il faut changer de trottoir ou, mieux,  les abattre froidement. Mais les munitions, je crois, viendraient à manquer.

Ce livre fut une révélation, une lumière, l’absolue certitude que je vivais là un moment important. Non, cet ouvrage ne me plaisait pas. Plaire, verbe anémié ! Non, il me prenait comme  pendant l’amour. Il m’emportait dans des régions inconnues.  J’étais subjugué par votre insolence, votre style frondeur, cette liberté éblouissante et joyeuse. Vous shampouiniez les mots. Et mes yeux ne piquaient pas.

Oui, il y avait là, dans cet ouvrage,  une audace assumée et bougrement rafraîchissante.

Ce passage par exemple où vous écrivez (de mémoire)  « Inutile de pousser plus loin la chose, nous savons que les lecteurs ont horreur des descriptions » et vous continuez le récit… ou celui là encore, situé au coeur du roman, où vous notez qu’un chat vient de monter tout à coup sur votre table de travail et dérange votre écriture… avant de reprendre  tranquillement le fil de l’histoire …

Humour ravageur,  ironie scandaleuse. Gelée royale !

Maupassant, cet orfèvre,  mon orfèvre, m’avait enseigné la rigueur du mot juste, l’économie de moyen au service d’un pessimisme généreux et d’une fatalité magnifique. Votre plume, elle,  m’apprenait que nous sommes libres et heureux … si nous le voulons.

Je pénétrais dans vos pages. J’étais dedans. Je m’y promenais. Il faisait doux. Oxygène de l’intelligence. Chantilly de l’esprit. Et les pages se  tournaient toutes seules…

A la question bébête : « Qu’emporteriez-vous sur une île ?  »  Sans hésitation, je réponds que je prends tous vos ouvrages… et  ceux de Maupassant.

Bien sûr la série des Jeunes filles, La Reine morte, La Rose des sables, Le chaos et la nuit, Un assassin est mon maître mais tant d’autres aussi !

Vous vous êtes donné la mort le 21 septembre 1972.

Vous deveniez aveugle.

Mac’Avoy, le peintre qui avait réalisé votre portrait,  est venu vous rendre visite quelques heures avant le geste fatal (capsule de cyanure et balle dans la gorge). Vous  lui avez dit :  » J’ai l’absolue conviction qu’il ne restera rien de ce que j’ai écrit. Rien. »

Erreur.

Votre œuvre est étincelante et ces phrases, vos phrases,  restent à jamais dans notre cœur :

« Quand on dit du mal de toi, je ne le crois jamais » (La ville dont le prince est un enfant)

« Éternité est l’anagramme d’étreinte.” (Les jeune filles)

« Une petite flamme de folie, si on savait comme la vie s’en éclaire !” (Malatesta)

« J’ai mal du bien que je te veux » (Encore un instant de bonheur)

« La vie n’a qu’un sens : y être heureux. Si la vie n’est pas synonyme de bonheur, autant ne pas vivre.” (Carnets)

Avec Maupassant, j’espère vous rencontrer de l’autre côté.

 

 

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