LETTRE A LOUIS JOINET

Mon cher Louis

Au téléphone, où j’ai entendu ton sourire, tu viens de m’apprendre ton âge  : 83 ans ! J’ai pensé à une blague.  Tu te démènes pour l’un, pour l’autre, conseillant celui-ci, stratège avec celui-là…  Le fin négociateur que tu es a donc aussi négocié avec le temps.

Ton appartement-paquebot est ancré place de la République.  Il ne désemplit pas.  C’est que le navire-Joinet abrite une multitude d’associations. Les pauvrettes ne savaient pas où se domicilier. Tu leur as ouvert ta porte. Naturellement. Ta vie toute entière est  au service d’un verbe : servir. Quand tant d’autres se servent !

Toi, le conseiller droit de l’Homme des Premiers ministres de François Mitterrand, l’ex-éducateur de rue devenue le fondateur du syndicat de la Magistrature, l’infatigable expert indépendant auprès de l’ONU, on vient te voir du bout du monde pour solliciter une expertise, prendre un conseil salvateur, ou, simplement, pour être en ta compagnie, t’embrasser.

Normal.

Il faudrait  évoquer cette luminosité particulière qui squatte dans tes yeux, cet étonnement que tu as en permanence sur la vie et sur le monde. Tu ressembles à un enfant qui habite un point d’interrogation.

Cher Louis,

L’une de mes grandes fiertés est d’avoir réalisé un documentaire sur ta vie.

Sans Martine, tu le sais, rien n’aurait pu se faire. Elle avait une infinie tendresse pour toi, une passion émerveillée pour ta magnifique intelligence. Elle me disait que tes fulgurances de juriste touchaient au génie.  Non, ne lève pas les yeux au ciel.  Tu sais combien Martine était lucide.  Là où elle se trouve aujourd’hui, je suis certain que son admiration pour toi ne s’est pas émoussée.

D’ailleurs, l’actualité lui donne raison.

Il y a quelques jours, le boucher Mladic, de l’ex-Yougoslavie,  a été condamné à la prison à perpétuité et le Gouvernement Colombien et les FARC  viennent de signer un accord de paix. Grâce à toi, pourrait-on dire. Parce que ces deux évènements relèvent des principes dits « Principes Joinet » et que tu as présenté à l’Onu le 2 octobre 1997 et qui ont été adoptés.

Ces principes sont :

– Le droit de savoir de la victime;
–  Le droit de la victime à la justice
–  Le droit à réparation de la victime.
auxquels  s’ajoutent, à titre préventif, une série de mesures destinées à garantir le non-renouvellement des violations.

Mais que de combats pour en arriver là !

Derrière cette victoire, il y a une histoire infiniment douloureuse.  Une tragédie. Je sais qu’elle continue de te mordre  le cœur et qu’elle réveille parfois tes larmes. C’est l’histoire de Norma Scopise, ta grande amie uruguayenne torturée puis disparue en 1976. Elle dénonçait la dictature qui régnait dans son pays.
Norma avait 24 ans.

Grâce à elle, grâce à toi, la justice reconnaît aujourd’hui des crimes qui jusque là étaient trop souvent prescrits : les disparitions forcées.  `

Déraison d’États.

Merci pour ton combat, Louis.

Merci pour tous ces gens, pour tous ces morts sans sépulture. Bien que n’étant plus, ils continuent malgré tout d’exister. Ils ne sont plus des anonymes. Grâce à toi. Grâce à Norma.

Tu sais, Louis, les jours de tristesse, « quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle », il me suffit de penser à ton courage et à notre relation pour que les choses aillent un peu mieux. Cette petite lumière que tu éclaires en moi,  je sais qu’elle réchauffe beaucoup de personnes de part le monde.

Enfin, merci d’arrêter de lever les yeux au ciel.

Je t’embrasse

Frantz

 

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