LA CANDEUR DES VIPÈRES -1-

Chapitre 1

-AURELIA-

Aurélia habitait l’immeuble qui dominait notre cour de récréation. Elle avait neuf ans. Moi aussi. Ensemble, nous étions donc majeurs. J’avais fait sa connaissance une fin d’après-midi d’octobre, quelques instants avant « d’entrer à l’étude ».  Je disputais alors une partie de billes du tonnerre. Quinze « oeil de chat » étaient à gagner.  Chacun retenait son souffle. Les copains, debout, en cercle,  avaient l’œil rivé  sur la clotte, ce trou où reposait le butin de verre. On aurait dit une assemblée de jeunes gynécologues. Mais, Philippe, un copain,  interrompit tout  à coup le jeu. Il se colla à mon oreille et chuchota qu’ « une fille voulait me parler« .  Dans cette école catholique, non mixte, la présence d’une fille, c’était comme une perruque dans le potage,  un truc tout à fait incongru.

Je me relevais. Je regardais. Je la vis.

Aurélia était collée au grillage. Elle souriait. D’un petit signe de la main, elle m’invita à la rejoindre. J’abandonnais aussitôt la partie, au grand dam des copains.  Comment peut-on quitter une partie de bille pour une fille ? Micro scandale chez les gynécos ! Mais j’écoutais mon instinct. C’est d’ailleurs une de mes dispositions : tout bazarder, toute affaire cessante, quand la promesse d’une émotion pointe son joli museau. Ne jamais jouer avec l’occasion. L’imprudence est érotique. Les sages vous dirons d’un air entendu qu’elle se paye parfois bien cher, l’imprudence. Mais a-t-on vraiment envie de les écouter  ? C’est fatiguant la sagesse. A force, elle donne de vilaines rides, une sale gueule comme un dimanche de pluie. On n’est pas sérieux quand on a neuf ans. Ou dix sept. Peu importe.

Je m’approchais.

Aurélia avait de larges yeux étonnés, une bouche pleine de sourires et des cheveux bouclés qui lui faisaient comme une tête à ressorts. Elle portait une robe blanche. On aurait dit un ange en cavale. Elle me fixait, indifférente aux protestations des copains. Les joueurs de billes avaient les boules ? Tant pis pour eux.

J’étais fasciné. Comment ne pas l’être ? Il y avait dans le regard d’Aurélia une douceur infinie, quelque chose d’irrésistible, comme une invitation dans ses pupilles.  J’y voyais des poussières d’étoiles et, surtout,  l’absolue certitude d’un monde gentil et rassurant, un monde où j’étais l’invité d’honneur. Quand m’avait-elle repéré ? Pourquoi moi ? Je me poserai ces questions plus tard. Toute ma vie.

Oui, à cet instant, j’étais ensorcelé. J’avais le sourire idiot. Je fondais.  Du beurre au mois d’août.  Nous étions immobiles, face à face, séparés par un grillage.  Deux réfugiés du sentiment. Nous nous parlions en silence et nous nous comprenions. Nous glissions tous les deux sur un toboggan sucré. Mais la cloche de l’étude rompit le charme. Alors Aurélia précipita les choses. Elle me dit son prénom, je lui dis le mien et, profitant d’un trou dans le grillage, vite, vite, vite,  elle y glissa un petit paquet brillant : « Un cadeau pour toi ». Puis la belle disparut. A bord d’un carrosse-citrouille, elle était  partie rejoindre d’autres fées en cavale. Aurélia s’était évanouie dans la nature. Et moi,  je restais comme un yaourt.

Le cadeau en question était un je-ne-sais-quoi emballé dans du papier aluminium. Je l’ouvris. J’y trouvais -trésor des trésors !- un morceau de gâteau et quelques fraises Tagada. Je regagnais la file des élèves. Une fois dans le rang, l’ami Philippe me tendit les billes oubliées.  Je haussais les épaules.  Fini, les billes ! J’avais dans mes mains quelque chose d’infiniment plus précieux : la preuve d’un amour débutant.

(à suivre…)

 

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