LA CANDEUR DES VIPÈRES -2-

AURÉLIA -2-

Dès ce fameux jour, les cours  glissèrent sur moi comme l’eau sur l’hippopotame. Histoire, conjugaison,  être, avoir, infinitif, temps passés : conneries, tout ça ! Être ?  Oui, mais avec Aurélia. Avoir ? Non. Mais la revoir, oui ! Pas d’infinitif. De l’impératif, du définitif !  Au présent, toujours imparfait, envisager un même futur. Le voici mon programme. En classe, mouche blême,  je restais le visage collé à la fenêtre.  Voleur de temps, j’inventais l’école braconnière.

Je scrutais inlassablement son immeuble. J’imaginais des mots croisés avec son prénom. A, première lettre de l’alphabet et donc première fenêtre à gauche. U, vingt et unième lettre, vingt et unième fenêtre  etc. Ces combinaisons s’avéraient vaines. Aurélia demeurait invisible. Mes rêveries agaçaient la prof. Elle me changea de place. La riposte fut immédiate. Je perturbais les cours afin d’en être exclu. Le plan fonctionnait.  Une fois viré de la classe,  plutôt que prendre le chemin du bureau du proviseur, je me cachais dans un angle mort de la cour de récréation pour observer, encore et toujours,  le fameux immeuble. Et je reprenais mes mots croisés.

L’espoir était en moi comme la sève est dans l’arbre. Aurélia ! Au-Ré-Lia. Je mastiquais son prénom. Aurélia, mon doux chewing-gum.  Ma petite bulle. J’inventais des  plans invraisemblables pour la revoir.  Le plus simple  était d’incendier l’école. Carrément. Scène sublime. Aurélia réapparaîtrait parmi la foule des curieux. Ses beaux yeux inquiets me chercheraient et, m’ayant enfin trouvé, une larme de soulagement roulerait sur ses joues de pomme. Regarde, mon ange, cette chorégraphie des pompiers, écoute le chœur des gens navrés, les copains rescapés, respire le noir puant des murs calcinés !  Tout cela, c’est pour toi ma bullette, mon amour magique. Je t’offre ce spectacle. Puisque l’école est en cendres, faisons donc connaissance tous les deux. Le temps est notre copain. Notre récréation va durer une vie. Allez, mon amour, chante avec moi :

Vive les vacances
Entrez dans la danse
Les cahiers au feu
Les maîtres au milieu

Je divaguais. Mais la question, au fond, restait la même. Quand l’apercevrais-je à nouveau ? Tout ce qui n’était pas elle m’était désagréable. Mon bulletin scolaire indiquait que j’étais « un enfant rêveur ». Rigoureusement Exact.  L’ appréciation générale  faisait part d’une mauvaise surprise chez la prof.  Je devais à tout prix « me ressaisir ». Il en allait de la réussite de mon trimestre. Mais qui pouvait donc comprendre ce que je vivais ?  Ne plus penser à elle, ou y penser moins, sonnait comme une trahison. Et Aurélia ne méritait pas cela. A la maison, je bâclais les devoirs et survolais les leçons. Tout cela n’accrochait plus. Il pleuvait sur moi des averses de baffes. Rien n’y faisait. Mon seul devoir, c’était la revoir.

Je décrochais.

La classe était un navire. Il poursuivait sa traversée sans moi. Plus rien à foutre de son équipage de bons, moyens et mauvais élèves ! J’avais quitté le bateau.  Il était désormais trop loin pour espérer le rattraper.  Allez, sans rancune,  oubliez-moi  ! A toi Philippe, mon ami de billes, mon frère de cantine, je te lègue mon innocence. Fais-en bon usage. Elle est précieuse . Elle ne repousse pas. Aux autres, je laisse ma stricte indifférence, mon mépris souriant. Bonne chance à ceux qui le méritent ! Nous ne nous reverrons pas. J’ai choisi le naufrage. Adieu scolarité sans nuage, bye bye espoirs parentaux, tchao autoroute de la réussite ! Je perd mes facultés. Dans ces conditions, impossible d’en intégrer une.

Je haïssais le vendredi, qui annonçait deux jours sans fenêtre, sans grillage, sans espoir de l’apercevoir. J’inaugurai quelque chose de douloureux, une affaire bien pénible et que je retrouverai souvent au cours de ma vie : la salle d’attente de l’amour. Mais il faut arriver au dénouement. Aurélia, oui,  j’ai bien fini par la retrouver. Mais quinze ans plus tard.

Et ce fut un choc.

(à suivre…)

 

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