LA CANDEUR DES VIPÈRES -4-

AURELIA (4 -fin du premier chapitre)

Non, la réalité fut tout autre

Quand le chirurgien décida de pratiquer la césarienne, une infirmière hop, hop, hop, me poussa dans une salle annexe avec un laconique :  « Attendez ici ».  Et je suis donc resté là, comme un idiot,  dans ma combinaison bleue avec un calot sur la tête et des couvre-chaussures. Un Schtroumpf à Pôle emploi.

Après quelques minutes, n’y tenant plus,  j’ouvris la porte. A cet instant, une infirmière passa avec dans ses mains une grande poêle à frire.  D’un coup de pied, elle entra dans le bloc opératoire. J’étais perplexe. Allait-on cuire mon bébé ? L’infirmière revint quelques minutes après avec, cette fois, dans la poêle à frire,  une forme molle comme un gros flan couleur ciment. Était-ce un alien ? Une méduse  échouée ? (J’apprendrais plus tard qu’il s’agissait du placenta de la maman).  Mais soudain la sage-femme apparu, triomphante. Elle tenait  le petit Sacha – mon fils !- comme la flamme olympique. Elle se précipita dans une autre salle.  Je la suivis. Le bébé ne bougeait pas, ne criait pas. Y avait-il un problème?  Elle s’arrêta près d’un évier. Elle tenait  Sacha d’une main et de l’autre, elle fit tourner le robinet. Allait-elle  ainsi lui donner à boire ? Contre toute attente,  elle pendit le nouveau-né par les pieds et lui administra une fessée. « Il est né en dormant m’expliqua-t-elle.  Il faut défroisser ses poumons ! Allez, crie, mon bonhomme, crie ! « 

Et le cri jaillit.

Cette fois, c’était bon. Sacha entrait en scène et moi dans la grande communauté des papas. Ensuite, tout alla très vite. Une douche sommaire, la prise de poids, la taille du périmètre crânien, on emballa mon bonhomme dans un mini peignoir et on me le tendit. Il était léger comme l’amour.  Heureux ? Bien sûr, j’étais heureux. Mais aussi un peu angoissé. Comme lors de la signature d’un crédit immobilier. J’en prenais pour vingt ans. Facile.

Nous arrivâmes sains et saufs à la maison.

Le bébé baveux découvrit ses appartements sans émotion particulière. Pourtant, sa chambre en jetait comme on dit. Près de son lit, reposaient des Kéops de jouets. Son armoire abritait la garde-robe d’un séducteur italien.  La chambre avait un éclairage tamisé. Aucun bruit. Le raffinement poussé au maximum. Chaque soir,  au son d’une musique aigrelette, un ballet de clowns en feutrine faisait  le spectacle au-dessus de sa tête . Et Sacha basculait  dans le sommeil. Il dormait les poings fermés, comme un petit cégétiste. On dira que le roi n’était pas son cousin. Exact. Le roi, c’était lui.

Sacha était un bébé qui faisait ses nuits. Je n’eus donc jamais la tentation de l’étouffer avec un oreiller ni de trafiquer son biberon. Il était réglé comme un chronomètre Suisse. Dodo lolo popo.

La nuit est chaude,
Elle est sauva-age,
La nuit est belle
Pour ses otages. 

Sa mère et moi étions en pleine forme. Non, Aurélia n’était pas sa maman. La maman se prénommait Stéphanie.

Aurélia, je l’ai revu un matin, comme ça, paf !  sans prévenir. Sacha babillait dans sa poussette. Je rentrais d’une promenade avec mon dictateur adoré.

Aurélia était sur le trottoir d’en face.

Nos regards se sont croisés. Et nous sommes restés immobiles, à nous dévisager pendant un moment. Je l’ai reconnu à ses yeux.  Le reste, hélas,  était méconnaissable. Aurélia était devenue énorme. Un truc terrible. Mal attifée, le cheveux gras, la clope au bec, elle essayait sans succès de décrocher l’un des deux mioches qui tirait sur sa robe en criant.  Caprice majeur. J’étais stupéfait.

16 ans avaient passé depuis la cour de récréation. Mais quoi, que s’était-il passé au juste ? Pourquoi cette obésité ? Ce saccage ? Étaient-ce ses enfants ?

Elle semblait très mal à l’aise sur ce trottoir, comme une personne prise en faute. Nous ne bougions pas. L’un des deux gamins profita de cette immobilité pour lui donner un coup de pied. Aurélia lui colla aussitôt une gifle bien sonore. Hurlements. L’autre gosse, solidaire,  montrait ses poings. Il menaçait de la boxer. Aurélia semblait lasse. D’un pas trainant, elle reprit son chemin avec les deux mioches collés à ses basques. Elle s’éloigna. Dans la  poussette, Sacha me regardait. Il se mit à chouiner.  Bientôt, l’heure du déjeuner. Il fallait rentrer. Mon Aurélia était morte.

Je pressais le pas.

Fin du premier chapitre