LETTRE A GUY DE MAUPASSANT

Cher Guy,

avec mon père, disons-le, vous êtes l’homme qui m’a le plus frappé dans ma vie.

Imagine-t-on le pouvoir d’un artiste comme vous sur un jeune esprit ?

Dans son journal, à la date du 13 février 1893, Jules Renard écrit : « J’aime Maupassant parce qu’il me semble écrire pour moi, non pour lui ». Et tout est dit.

Ou presque.

J’ajoute que vous m’avez sauvé de la délinquance et de l’ennui. Grâce à votre génie, j’ai respiré un air d’une pureté inouïe  quand tout, alors,  était irrespirable dans ma vie.  Moi qui ne sait pas nager, j’ai plongé dans vos pages. J’ai lavé mon spleen dans l’encre de vos mots comme les chrétiens javellisent leurs pêchés dans la piscine de Lourdes.

Romans, nouvelles, chroniques, poésie, théâtre, j’ai écouté la voix qui sortait de vos ouvrages. Cette voix, bien entendu, c’était la vôtre.  L’émotion ne s’est jamais émoussée,  jamais. Vous m’avez appris à voir avec vos yeux. Et votre lucidité a laissé une empreinte noire. Tant pis ?  Tant mieux ?  Ce sont les agios de mon école buissonnière.

Quand je suis « monté » à Paris, ma première visite était pour vous. Vous reposez au Cimetière de Montparnasse. Le temps a passé mais je reviens vous saluer de temps à autre. Parfois, des mots gentils font office de fleurs sur votre tombe. On vous aime, cher Guy, on vous aime tellement.

Mais moins que moi.

Cher Guy,  il y a peu,  j’ai constaté qu’une concession arrivait à expiration non loin de votre caveau. Émotion ! J’ai pensé immédiatement à utiliser mon Plan d’Épargne Logement pour m’offrir cette demeure, la dernière. Reposer près de vous, être à vos côtés ! Avec un peu de chance, dans les entrailles de la terre, j’aurai trouvé le chemin qui mène à votre main.

Hélas, la chose est impossible.

Il n’est pas légal, à Paris,  de réserver un emplacement précis avant sa mort . De plus, l’employé  en charge de ces questions  m’a affirmé qu’il fallait habiter l’arrondissement. Saloperie de règlement. L’amour d’un homme pour un artiste ne constitue pas un cas de force majeure. Dommage. En attendant, je continue à vous lire. Et je vous aime toujours autant.

FV

LETTRE A LÉO

Cher Léo,

Tout ça, c’est un peu ta faute.

En ville, ta photo fleurissait partout. Tu allais donner un récital. J’allais avoir 17 ans. Je sollicitais mes parents pour l’achat d’une place. La somme était raisonnable. Ils acceptèrent. Chouette. Tu étais mon cadeau d’anniversaire.

Et le grand soir arriva.

La salle du casino de Pau sentait la poussière. Les rideaux faisaient la gueule. Les couleurs aussi. Tout semblait fané.

Je m’asseyais au quatrième rang. Les sièges avaient dû connaitre Félix Faure. 
Sur la scène, un piano patientait.  Mes voisins étaient des vieux. Tu penses, ils avaient au moins 40 ans !

Et patati, patata,  chacun y allait de son avis.

Mais patatras.

Des zigues argumentaient sur les différentes périodes de ta carrière. Ils chipotaient. Moi, j’aime tout. Je continue d’évoquer tes chansons comme les œnologues évoquent  les grands crus.

J’entendais  : « Pourvu qu’il  chante « Pépée« .  Un voisin soupirait : « Et surtout « Avec le temps » !  » . Quelqu’un ricana alors : « Avec le temps ? » Mais voyons, il est obligé de la chanter !  »

Enfin, la lumière baissa. Un rayon de lune éclaira les dents blanches du piano. Et tu entres en scène. A cet instant, quelques applaudissements,  immédiatement noyés dans les  premières mesures de « Préface ».

Tu te plantes devant le micro. T’as pas l’air commode, dis donc !  Je me souviens qu’un de tes cheveux blancs s’est tout à coup mis à danser dans la lumière de la poursuite. C’était touchant, ce cheveu qui quittait le navire.

« Le poésie contemporaine ne chante plus elle rampe/ 
Elle a cependant le privilège de la distinction
/ Elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore… »

Ton spectacle, cher Léo, est resté LA baffe majeure de ma vie. Comme un premier amour, un premier rendez-vous, un premier naufrage. Ton œuvre m’a pris par la main.  C’était -comment le dire sans être pompeux ?- comme une transfusion d’intelligence. Trois heures de bonheur.

Une chaleur inouïe ruisselle  dans les veines. Ta voix ne me dit que des choses vraies, essentielles. Et moi le petit mec du quatrième rang,  je suis ton unique spectateur. Je souris. Je pleure. Je souris en pleurant.  La lessiveuse émotionnelle essore mon âme.

Après le récital, j’ai voulu te dire merci. J’ai pris le chemin de ta loge (en fait, un simple paravent en coulisse). Il y avait là déjà pas mal de monde. Tu m’as vu. Tu m’as souri. Je t’ai remercié pour ce moment magique et puis,  (on n’est pas sérieux quand on a 17 ans),  je t’ai demandé si je pouvais t’embrasser.  Tu m’as regardé un court moment. Et tu as ouvert tes bras.  Ils se sont refermés sur moi et tu m’as cloqué deux bises fraternelles. J’étais sonné.

Je suis sorti de ce récital tout neuf. Le jeune homme qui était entré dans cette salle n’avait plus rien à voir avec l’homme jeune qui sortait.

Pas mal d’années plus tard, j’ai eu une nouvelle émotion : la rencontre avec Marie, ta dernière femme. Je lui expliquais mon intention de te rendre hommage.  Je devais faire des prises de vues chez toi, en Toscane.  Elle m’encouragea à venir lui rendre visite. Elle me précisa qu’elle se chargeait  de me trouver un hôtel pas cher au village voisin de Castellina in Chianti.  Et je suis arrivé dans ta maison.

Le coeur faisait boum boum boum. Ceux qui sont venus chez toi, pour acheter un peu de vin et quelques flacons d’huile d’olive me comprendront très bien.

Mais une autre émotion, bien plus forte, m’attendait.

En guise de chambre d’hôtel au village de Castellina, Marie avait trouvé bien mieux : un lit au dessus de ton piano ! Oui, oui, dans la pièce même où tu travaillais ! De ma vie, je n’ai jamais été aussi heureux de si mal dormir.

Voilà.

Cette lettre est déjà bien longue. Je dois te quitter.  Je voulais simplement te dire l’immense amour que j’ai pour toi et pour ton œuvre. Elle continue de me porter,  de m’emporter. Et je crois que nous sommes pas mal à  vivre cela. Merci Léo. Je continue de poster pas mal de  documents sur toi. Je sais qu’ils font plaisir à beaucoup de personnes. C’est important, le partage. Tu en sais quelque chose.

Oui. C’est un peu ta faute si je suis heureux aujourd’hui.

Avec tout mon amour,

F.