LETTRE A LÉO

Cher Léo,

Tout ça, c’est un peu ta faute.

En ville, ta photo fleurissait partout. Tu allais donner un récital. J’allais avoir 17 ans. Je sollicitais mes parents pour l’achat d’une place. La somme était raisonnable. Ils acceptèrent. Chouette. Tu étais mon cadeau d’anniversaire.

Et le grand soir arriva.

La salle du casino de Pau sentait la poussière. Les rideaux faisaient la gueule. Les couleurs aussi. Tout semblait fané.

Je m’asseyais au quatrième rang. Les sièges avaient dû connaitre Félix Faure. 
Sur la scène, un piano patientait.  Mes voisins étaient des vieux. Tu penses, ils avaient au moins 40 ans !

Et patati, patata,  chacun y allait de son avis.

Mais patatras.

Des zigues argumentaient sur les différentes périodes de ta carrière. Ils chipotaient. Moi, j’aime tout. Je continue d’évoquer tes chansons comme les œnologues évoquent  les grands crus.

J’entendais  : « Pourvu qu’il  chante « Pépée« .  Un voisin soupirait : « Et surtout « Avec le temps » !  » . Quelqu’un ricana alors : « Avec le temps ? » Mais voyons, il est obligé de la chanter !  »

Enfin, la lumière baissa. Un rayon de lune éclaira les dents blanches du piano. Et tu entres en scène. A cet instant, quelques applaudissements,  immédiatement noyés dans les  premières mesures de « Préface ».

Tu te plantes devant le micro. T’as pas l’air commode, dis donc !  Je me souviens qu’un de tes cheveux blancs s’est tout à coup mis à danser dans la lumière de la poursuite. C’était touchant, ce cheveu qui quittait le navire.

« Le poésie contemporaine ne chante plus elle rampe/ 
Elle a cependant le privilège de la distinction
/ Elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore… »

Ton spectacle, cher Léo, est resté LA baffe majeure de ma vie. Comme un premier amour, un premier rendez-vous, un premier naufrage. Ton œuvre m’a pris par la main.  C’était -comment le dire sans être pompeux ?- comme une transfusion d’intelligence. Trois heures de bonheur.

Une chaleur inouïe ruisselle  dans les veines. Ta voix ne me dit que des choses vraies, essentielles. Et moi le petit mec du quatrième rang,  je suis ton unique spectateur. Je souris. Je pleure. Je souris en pleurant.  La lessiveuse émotionnelle essore mon âme.

Après le récital, j’ai voulu te dire merci. J’ai pris le chemin de ta loge (en fait, un simple paravent en coulisse). Il y avait là déjà pas mal de monde. Tu m’as vu. Tu m’as souri. Je t’ai remercié pour ce moment magique et puis,  (on n’est pas sérieux quand on a 17 ans),  je t’ai demandé si je pouvais t’embrasser.  Tu m’as regardé un court moment. Et tu as ouvert tes bras.  Ils se sont refermés sur moi et tu m’as cloqué deux bises fraternelles. J’étais sonné.

Je suis sorti de ce récital tout neuf. Le jeune homme qui était entré dans cette salle n’avait plus rien à voir avec l’homme jeune qui sortait.

Pas mal d’années plus tard, j’ai eu une nouvelle émotion : la rencontre avec Marie, ta dernière femme. Je lui expliquais mon intention de te rendre hommage.  Je devais faire des prises de vues chez toi, en Toscane.  Elle m’encouragea à venir lui rendre visite. Elle me précisa qu’elle se chargeait  de me trouver un hôtel pas cher au village voisin de Castellina in Chianti.  Et je suis arrivé dans ta maison.

Le coeur faisait boum boum boum. Ceux qui sont venus chez toi, pour acheter un peu de vin et quelques flacons d’huile d’olive me comprendront très bien.

Mais une autre émotion, bien plus forte, m’attendait.

En guise de chambre d’hôtel au village de Castellina, Marie avait trouvé bien mieux : un lit au dessus de ton piano ! Oui, oui, dans la pièce même où tu travaillais ! De ma vie, je n’ai jamais été aussi heureux de si mal dormir.

Voilà.

Cette lettre est déjà bien longue. Je dois te quitter.  Je voulais simplement te dire l’immense amour que j’ai pour toi et pour ton œuvre. Elle continue de me porter,  de m’emporter. Et je crois que nous sommes pas mal à  vivre cela. Merci Léo. Je continue de poster pas mal de  documents sur toi. Je sais qu’ils font plaisir à beaucoup de personnes. C’est important, le partage. Tu en sais quelque chose.

Oui. C’est un peu ta faute si je suis heureux aujourd’hui.

Avec tout mon amour,

F.

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