ISABELLE HUPPERT ET JEAN-LUC GODARD SONT SUR UN PLATEAU

En février 1981, discussion franche entre Jean-Luc Godard et Isabelle Huppert à l’occasion de la sortie du film  Sauve qui peut (la vie). 

Le métier d’acteur, les difficultés d’un tel tournage, les souvenirs, comment on sort de cette aventure…  Godard, virtuose de la formule et du point d’interrogation,  mène le débat et joue le contradicteur.  Défense de penser en rond. Mais Huppert, droite et honnête,  ne se laisse pas impressionner…

 

DEPARDIEU : « Je croyais que Musset vivait encore »

Depardieu, alors acteur de 26 ans. Le voici  détendu et souriant. Il nous raconte l’historique de ses tatouages et, surtout,  sa rencontre iconoclaste avec Alfred de Musset.

L’acteur tourne alors « 1900 » de Bernardo Bertolucci avec De Niro, Donald Stuherland, Burt Lancaster, Dominique Sanda.

Cette interview est comme une parenthèse émotive, un flash-back dans le rétroviseur de sa jeune vie.

GEORGES BRASSENS : « J’ai un instinct contre l’autoritarisme »

Document inédit : Georges Brassens chez lui, impasse de Florimont à Paris en juin 1961.  Tout y passe : les crises de coliques néphrétiques qui se multiplient et qui l’obligent à s’isoler régulièrement, sa (vague) conception du bonheur,  du succès, son refus des lois et de l’autoritarisme, du téléphone et de l’automobile…

Timide, essayant de répondre le mieux possible aux questions, on ne peut être que charmé par sa douce simplicité bienveillante et son honnêteté intellectuelle.

« Le confort des très belles maisons? Non. C’est un manque de confort. Vous êtes obligés de faire attention de ne pas abîmer ce que vous avez. Peut-être, je ne sais vivre que dans une écurie… »

A la fin de l’entretien, Brassens dégaine sa guitare et chante « Si le bon Dieu l’avait voulu », un poème de Paul Fort.

Top !

JEAN-LUC GODARD : « Je suis dans un état critique »

En 1990, Jean-Luc Godard est en compétition officielle à Cannes avec son film Nouvelle Vague. Après la projection, c’est au tour de la conférence de presse. Et si la salle est pleine de journalistes ce matin-là, c’est parce que tout le monde sait qu’un autre spectacle va débuter. Le réalisateur, calme et précis, dégomme à tout va. Exercice de virtuosité intellectuelle dont il sait les secrets. Et tout y passe : l’éthique du cinéma,  le star-système, la Nouvelle Vague, les photographes présents, la qualité de la salle de projection…

LETTRE A LA FAIM

Chère Faim,

Nous avons été mariés tous les deux. Oh, Pas longtemps ! Quelques années. Nous habitions une chambre de bonne, boulevard Pasteur, à Paris.  Dis, tu t’ souviens ? La pièce était si exiguë qu’une fois la porte poussée, on tombait sur le matelas. Les rares copines qui sont venues me voir à cette époque tombaient directement dans le paddock.  Au Monopoly de l’amour, les dés nous menaient illico aux Champs Élysées. Pratique.

Chère faim, sale petite vicieuse,

on se disputait souvent tous les deux. Tu me tenais. Une passion dévorante qui me laissait le ventre vide. J’étais ton jouet et cela ne m’amusait pas plus que ça. Pour apaiser ton humeur toujours mordante, j allais voler ma bouffe chaque fin de mois dans un Monoprix voisin. Époque bénie : ni vigile, ni caméra ! Je piquais des boîtes de crabe royal du Kamtchatka. Les plus chères. Quitte à se faire prendre, autant que ce soit pour un produit sympa.

Je volais aussi à l’étalage des enseignes Félix Potin, ces épiceries de proximité aujourd’hui disparues. Je rodais et  ma main, tout à coup,  dérobait une-deux pommes, deux-trois tomates et puis je m’éloignais l’air de rien ou plutôt, de presque rien. Un jour, ma main a plongé dans un panier de petits fruits ronds, hostiles à la caresse. Des litchis. J en piquais une grosse poignée.  Je n’avais jamais goûté rien de tel.  L’impression de manger une petite œuvre d’art. Merveilleux.

Mais tout cela était bien glandilleux.  J’élargissais  mon périmètre de fauche. J’avais remarqué, près de Beaubourg, un supermarché qui restait ouvert jour et nuit. Lors de mes balades nocturnes, il m’arrivait d’y faire une halte pour faucher quelques barres chocolatées. Elles m’aidaient à tenir le coup. La pub ne ment pas : un Mars, et ça repart ! Mais en journée, à la longue,  je commençais à avoir une boule au ventre… J’allais finir, c’est certain, par me faire attraper un jour où l’autre. Tout de même… Arriver à la caisse avec dans les bras un seul paquet de riz ou de spaghetti et des bosses plein le manteau, cela ressemblait à de la provoc. Mais cela n’est jamais arrivé. Il y a un Dieu pour les voleurs.

Je me mis à donner mon sang. Non par altruisme mais parce qu’une collation était offerte après chaque prise, avec une viennoiserie. J’en profitais pour me renseigner et connaître l’emplacement des autres camions de collecte dans Paris. Et dès lors,  j’y butinais régulièrement. Mauvaise stratégie. Je prenais des forces que je perdais aussitôt. Trop pomper mon sang-cerise m’affaiblissait. Les infirmières du camion de santé commençaient à me regarder de travers : et si j’étais porteur du VIH ? Mes bras étaient piquetés d’hématomes, comme ceux d’un drogué. Je fus « invité » à espacer mes dons.

Chère faim,

L’époque, tu le sais,  était un peu pénible. Le jour où je reçus mon premier salaire régulier, je m’achetais les œuvres complètes de Maupassant (Editions Albin Michel) en 2 volumes. Et ces ouvrages, vois-tu, continuent de me nourrir. Par contre, j’espère vraiment ne jamais nourrir le crabe.

Bien à toi.

 

 

LETTRE IMPUBLIABLE 

Drôle d’époque.

Nous nous obstinons à confier des  choses intimes à des inconnus  du monde entier mais nous ignorons le nom de notre voisin de palier. Ça pèse combien un millier d’amis Facebook  ? Un kilo de like ? On préférait cent grammes de chatouilles.

Facebook offre l’hospitalité à nos émotions, parfois à notre audace, rarement à la vérité vraie. A cette vérité-là, désagréable, nous préférons la convenance. Au spleen, nous privilégions la grimace du sourire. 

C’est notre liberté, bien entendu.

Mais avons nous vraiment le choix ? Facebook est un orchestre mondial qui joue inlassablement la même partition : mièvrerie en la majeur. Nous sommes, nous,  les abonnés de Facebook,  les musiciens de cet orchestre monstrueux. Nous nous empiffrons avec ce Nutella de bons sentiments. Jusqu’ à la nausée, jusqu’ à la tristesse. Nous tartinons cette pâte indigeste sur des milliards de pages-somnifère. Ces pages nous confortent dans notre prudence émotionnelle. Elles flattent nos demi-certitudes. La pâte colonise tout jusqu’à devenir la norme, notre référence, notre ration émotionnelle. 

Vous avez dit pathétique?  

Nous nous surprenons à refuser le doute et le désespoir des autres . Autant d’ impolitesses malvenues. Dans cet orchestre qui jamais ne fait relâche, être différent, c’est être dissonant.

Dans ce tsunami de bisous, de commentaires sympas que surligne une armée d’émoticones rigolos, on chercherait en vain une émotion enfin decorsettée de cette bienséance hypocrite et bien chiante.

Pas de nuages noirs sur les soleils impeccables de nos jpg. Pas de griffes acérées pour les chatons-acrobates de nos écrans. Un vernis qui camoufle les marasmes d’une vie, la forêt des frustrations. Nous voici dans un monde aimable et rassurant, au coeur d’une normalité un peu inquiétante. On cherche en vain une couche souillée pour évoquer les désordres intestinaux du bébé chéri, une déclaration impudique après la publication d’une photo sensuelle. Nous croisons des intellectuels sans idées, des nymphettes ménopausées, des Don Juan suspects, gras du bide, des stars éteintes , des révoltés-Haribo. Aux gâteaux d’anniversaires succèdent des repas colorés d’un été complice.

A la longue, FB est devenu le pansement virtuel de nos solitudes, la caresse sans danger pour nos pudeurs  défroissées.

On se méprise un peu de participer à cette entreprise. On laisse tomber. Et puis on y revient. Le temps passe. On poste ses lettres comme une bouteille à la mer et non à l’amer.

On se dit que demain est un autre jour.

LETTRE AU MENSONGE 

Cher Mensonge,

Tu es une roue de secours quand la vérité nous dégonfle, un découvert sur le compte bancaire de l’honnêteté. Tes agios peuvent être exorbitants. 

C’est qu’avec toi, disons le, rien n’est simple et tout peut même se compliquer rapidement.  

Parce qu’on peut mentir de bonne foi et, à contrario, cela n’est pas parce qu’on est sincère qu’on dit forcément LA vérité. 

Moi, je te vois comme un pansement provisoire pour stopper une hémorragie sans gravité. 

Bien sur, il s’agit là de petits mensonges. Tout le monde goûte ou à goûté  à l’aimable farandole : « Tu penses à quoi ? A rien... » ,  » Je n’ai pas entendu ton appel : mon téléphone était sur vibreur«   » La nouvelle stagiaire ? Un thon ! »,  » Ton ami ? Je ne le sens pas du tout... », « Tu es mon meilleur amant » etc.

Parmi les mensonges, le plus commun est sans doute le mensonge par omission. C’est lui qui empoisonne la relation et qui peut précipiter la rupture. Ce mensonge du silence, lorsqu’il est découvert, rend le quotidien suspect. Si il (ou elle) m’a menti sur cette affaire, s’il me cache quelque chose (ou quelqu’un), pourquoi ne me mentirait-il (elle) pas sur tout ? Infernal. A moins d une explication javellisante avec le menteur, le ver du doute creuse ses galeries. A terme, il finira par tout faire écrouler.

Les gros mensonges, eux, peuvent être assimilés à des crimes. 

Et de me souvenir de ce célèbre producteur de télévision disparu il y a déjà quelques années. Lors du rendez-vous chez le notaire pour prendre connaissance du testament, sa veuve et sa fille arrivent dans la salle d’attente. Une autre femme et deux jeunes hommes sont déjà là. La porte du notaire s’ouvre. Il annonce le nom du disparu. Tout le monde se lève. Les deux femmes  sont interloquées. 

– Mais qui êtes-vous, Madame ? demande l’une.

– Et vous donc ? s’indigne l’autre.

– Je suis madame… (X)..

– Mais moi aussi !

Le producteur disparu menait une double vie depuis trente ans ! Trente années de mensonges. On s’interroge. Et si ces deux femmes, ces deux victimes, s’étaient menties à elles-mêmes pendant tout ce temps ?

LETTRE À L’ITALIE

Chère Italie,

Pourquoi cette évidence quand nous déambulons dans tes rues ? Chez toi devient chez nous. En mieux. En plus coloré. En plus sensuel. En plus charnel.

Nous voici apaisés, sereins, le coeur ensoleillé. Nos poumons se parfument de pomodori. Notre pupille ne sait plus où donner de la tête. Nous avançons parmi les tratorias et les gens qui s’engueulent en rigolant. Dans la foule, des Marcello, des Nino, des Alberto et des Sophia, des mamas aux hanches arrondies par les gelati, des semi-vieux à l’allure impeccable. Ils portent leur ventre comme d’autres la légion d’honneur. On se connait, on se reconnait, on s’interpelle. Les bras font des moulinets. Les maraîchers ressemblent à des gardiens de but. Tout le monde trottine avec une même hâte, celle de faire bientôt la sieste. Il faut dire qu’ici, le soleil ne carresse pas. Il cogne.

Pays magique, biblique, cinématographique ! Nous rentrons dans la pellicule de quelques chefs d’oeuvre comme on entre dans un bain tiède. Avec aisance. Voici tout à coup le sosie  de Vittorio, les seins de Gina !  Envie de fanfaronner durant cette journée que l’on voudrait particulière. Sur les lèvres, un air de Nino Rota, de Nicolas Piovani. Et si le bonhomme qui achète des tomates, là bas, c’était Nani Moretti ? On s’avance, le coeur battant. On se pince. On jurerait avoir croisé Laura Morante ! Erreur. C’était Claudia. Nous voici changés en guépard et de loin, nous sommes Delon. 

Cocteau affirmait qu’un Italien, c’est un Français de bonne humeur. Il avait raison. Avant de reposer la plume, il faut évoquer votre cuisine. Simple, généreuse, irrésistible. Ferré dirait : « c’est l’église de la gueule ! ». Nous buvons le sang pourpre de la Toscane et le jambon nous tend ses petits bras parfumés.  Comment résister ? Pourquoi résister ? Le charme nous tient. Nos grognements de parisiens blasés sont restés dans la valoche. Et c’est presque un plaisir de se faire carroter de quelques euros sur l’addition. C’est le sourire de la petite arnaque. A Paris, ce RSA de la politesse n’existe même pas. C’est qu’on nous a tout de suite repérés. Venir de Parigi se paye. Pas grave. On se rembourse avec les couleurs du paysage. Et l’on reprend un verre de Chianti ou de Lacryma Christi.

Notre opinion est faite : si Dieu existe, il a certainement une maison secondaire dans ce pays.