CHEZ AMÉLIE NOTHOMB

« Mon écriture est tellement dépendante de mon inconscient » dit-elle.

Le reportage, qui date de 1994,  tente de percer le mystère de la création et Amélie Nothomb se prête volontiers au jeu. Avec son regard d’oiseau pris au piège et sa voix d’adolescente, la romancière se révèle sans complaisance  sur son travail, dont elle sait la valeur.

Elle affirme : « Il faut avoir de l’orgueil car c’est la meilleure façon d’être humble »

CAVANNA OU LA CARESSE DÉCAPANTE

Cavanna préférait le coup de poing à la caresse, fut-elle décapante. Il privilégiait la saillie grossière à la jolie phrase ciselée. Pas de sous-entendu aimable avec Cavanna. Ses mots étaient des gifles. Elles chauffaient  la joue des hypocrites, des bigots et des « assis ». Pendant des décennies, il a collectionné les procès comme d’autres les honneurs. Avec rage. Ses opinions, qui  juraient avec la frilosité de ses contemporains, massaient le cœur des anarchistes, ses vrais frères. Ils l’ont  suivi  fidèlement au mépris des modes et des courants littéraires.

Pour le meilleur et pour le rire.

Jusqu’au bout, Cavanna aura gardé l’énergie du « Non ! ». Impossible de le caser dans un tiroir ou de l’étouffer avec des honneurs. Il avait le verbe haut et l’indignation généreuse. Il tempêtait comme un enfant à qui on aurait menti sur la qualité des jouets de la vie. Relisons sa profession de foi paru pour le numéro 1  de Hara-Kiri en 1960 :  « Assez d’être traités en enfants arriérés ou en petits vieux vicieux ! Assez de niaiseries, assez d’érotisme par procuration, assez de ragots de garçon coiffeur, assez de sadisme pour pantouflards, assez de snobisme pour gardeuses de vaches, assez de cancans d’alcôve pour crétins masturbateurs, assez, assez ! Secouons-nous, bon Dieu ! Crachons dans le strip-tease à la camomille, tirons sur la nappe et envoyons promener le brouet fadasse. Du jeune, crénom ! Du vrai jeune ! Au diable les « nouvelles vagues » pour fils à papa, les « new look » aussi éculés que ceux qu’ils prétendent chasser ! Hara-Kiri ! Hara-Kiri ! Vivent les colporteurs, marquise, et vive leurs joyeux bouquins ! Nous sommes les petits gars qui veulent leur place au soleil. NOUS NE SOMMES À PERSONNE ET PERSONNE NE NOUS A. »
Ça décoiffe, pas vrai ?

Il nous manque terriblement…

ALBERT CAMUS : « Les puissants sont souvent des ratés du bonheur »

Albert Camus disserte sur le bonheur et  le théâtre.

Le chemin de ce Prix Nobel, cuvée 57,  est singulier. Orphelin de père et fils d’une femme de ménage analphabète, Albert Camus est immense de courage.  Sa trajectoire est fantastique. « Si j’avais à écrire un livre de morale, dira-t-il, il aurait cent pages et quatre-vingt-dix-neuf seraient blanches. Sur la dernière, j’écrirais  : « Je ne connais qu’un seul devoir et c’est celui d’aimer ».  

Parmi ses projets, à ce moment-là, Camus sait qu’il va passer Noël  59 à Lourmarin avec l’éditeur Michel Gallimard, sa femme et sa fille.

Ce qu’ils font.

Le 4 janvier 1960, ils décident de rentrer sur Paris. Gallimard vient d’acheter un bolide, une Facel Vega  (253 chevaux). Il  tient à remonter avec l’écrivain. Camus hésite. L’autre insiste. Camus cède et prend place près de lui. La voiture fonce. A hauteur du village de Villeblevin, (Yonne),  vers 14 h15,  dans une ligne droite, un pneu éclate et le bolide s’encastre dans un platane. Le choc est terrible.  La voiture est broyée.

Camus meurt sur le coup.  Michel Gallimard décèdera peu après. Sa femme et sa fille sont blessées. Dans les poches de l’écrivain, on retrouvera un billet de train pour Paris.

Quelques jours avant sa mort, Camus avait donné une interview extraordinaire, curieusement jamais publiée.  L’écrivain y racontait le moment le plus intense de sa vie.

Et ce n’était ni la gloire, ni l’argent ni l’attribution du Nobel : « Ce fut dans mon école que j’ai fréquenté dès l’âge de quatre ans où j’ai rencontré Louis Germain, mon instituteur, ancien rescapé de la même guerre que mon père.  Il a lu à toute la classe un extrait des Croix de Bois de Roland Dorgeles. Dans cet extrait, je découvre la vie au front, la Première Guerre Mondiale, les tranchées, le monde dans lequel mon père a perdu la vie. Cette lecture nous présente un passé dans lequel s’engloutit un père jamais connu.

Le roman de l’histoire du monde coïncide avec le roman de ma propre histoire. Ce livre renferme la clef du mystère du trépas paternel. A la fin de l’extrait, l’émotion était présente dans toute la classe. Lorsque M. Germain lève la tête, il est frappé par la stupeur de la classe. Mes camarades et moi avons découvert la vie passée de notre instituteur. M. Germain, me voyant pleurer, me murmure quelques mots doux et tendres. 


Des années plus tard, je rend visite à M. Germain. J’ai quarante-cinq ans, je suis célèbre par la publication de mes livres. En me voyant je me souviens que le vieil homme s’est levé de son fauteuil, s’est dirigé vers un meuble, a ouvert un tiroir, sorti un livre et, à ce moment-là, j’ai reconnu Les Croix de Bois. Il m’en a fait cadeau. En me faisant ce cadeau, il me dit cette phrase inoubliable :  » Tu as pleuré, tu te souviens ? Depuis ce jour là, ce livre t’appartient. »

Immense Albert Camus.

LE BONHEUR SELON JEAN GIONO

Jean Giono ou le bon sens lumineux, la force de l’évidence.  « Le bonheur, ce sont des petites choses gratuites, minuscules, une averse, le vent dans les arbres.. » affirme-t-il d’un air bonhomme. Puis il ajoute : « Ce que je ne comprends pas  c’est la souffrance physique, qui est un scandale, une chose abominable« . Comment ne pas souscrire à ces phrases  infusées d’intelligence simple ?

L’écrivain solaire dira une autre fois :  « Nous n’avons pas de futur. Pour tout le monde le futur parfait c’est la mort. Notre seul bien c’est le présent, la minute même ; celle qui suit n’est déjà plus à nous. » Nous sommes, n’est-ce pas, à des années-lumières de ces charlatans des lettres, ces enfumeurs du verbe qui polluent notre langue et squattent trop souvent nos écrans.

Votons Jean  Giono !

RENÉ DE OBALDIA, L’ANARCHISTE ÉLÉGANT

René de Obaldia, magnifique monsieur, adolescent de 98 ans ! Il fut ma première grande émotion théâtrale grâce à Jacqueline Bellido, femme généreuse,  admirable autant qu’admirée, et professeure d’art dramatique à Pau (profitons-en  pour la saluer et lui dire que nous sommes nombreux à l’aimer, c’est important…)

René de Obaldia, acrobate du verbe, malicieux, iconoclaste et rigoureux, nous prend par la main avec un verbe ciselé comme un diamant et tranchant comme lui. Chez lui, le cocasse, sinon l’absurde,  est le véhicule naturel qui conduit à l’émotion poétique. Chacune de ses pièces est un passeport pour un chemin heureux, une destination improbable, un rire salvateur.

Il faut lire ses pièces, les voir sur scène, les applaudir. Son œuvre agit comme un médicament-copain.  S’il n’écrit plus aujourd’hui depuis la mort de sa femme, le doyen de l’Académie Française, lucide,  sait que la fin du voyage est proche : « En soi, la mort ne me fait pas peur. Me revient le mot de Cocteau : « La mort ? Mais j’y suis habitué ! J’étais mort si longtemps avant de naître. ». Et puis il y a la boutade de Jean Paulhan : « La mort ? Pourvu que j’arrive jusque-là ! ».

Dans ce reportage tourné dans une librairie belge en 1967, ne vous fiez pas à ces airs de grand bourgeois un peu pincé. René de Obaldia est un anarchiste élégant, un dynamiteur d’hypocrisies. Chacune de ses pièces est une petite bombe à fragmentation. Mais oui.

Son interview  est entrecoupée d’ extraits de « Du vent dans les branches de Sassafras » avec Rita Renoir. Régal !

 

 

CÉLINE, LE GÉNIE ET LE VOMI

Est-il possible aujourd’hui d’évoquer l’œuvre de cet écrivain majeur sans déclencher des tsunamis de crachats ? Sans provoquer une hémorragie de compliments hystériques ? Bref,  peut-on parler de lui, de sa vie et de son œuvre de manière dépassionnée et objective ?  Peut-être. Peut-être pas.  Son encre trempée de pus quand il devient le pamphlétaire antisémite, cet encre-là continue de faire tâche. C’est que ce génie de l’écriture fut aussi un génie du mal quand la France vivait ses heures les plus sombres. Jamais, sa vie durant,  il n’avouera le moindre remord sur ses écrits nauséabonds.  Les trois textes en question, Bagatelle pour un massacre (1937), L’Ecole des cadavres (1938), et Les Beaux Draps (1941) n’ont jamais été réédités depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Mais  « Le voyage au bout de la nuit », cette errance physique et métaphysique,  cette œuvre-là,  totalement désespérée, continue de nous parler. Au hasard, citons un passage comme on plonge une main dans une eau  poissonneuse puis examinons ce que nous avons saisi  :

EXTRAIT DU VOYAGE … : »Je vais me tuer!  » qu’il me prévenait quand sa peine lui semblait trop grande. Et puis il parvenait tout de même à la porter sa peine un peu plus loin comme un poids bien trop lourd pour lui, infiniment inutile, peine sur une route où il ne trouvait personne à qui en parler, tellement qu’elle était énorme et multiple. Il n’aurait pas su l’expliquer, c’était une peine qui dépassait son instruction. Lâche qu’il était, je le savais, et lui aussi, de nature espérant toujours qu’on allait le sauver de la vérité, mais je commençais cependant, d’autre part, à me demander s’il existait quelque part, des gens vraiment lâches.. » Fantastique, non ?

VIDEO : L’histoire de la publication de l’ouvrage :

ANAÏS NIN, LE DIABLE SANS CONFESSION

Une femme libre, courageuse et qui construisit sa vie comme un maçon sa maison. Chaque pan de mur, chaque fenêtre, chaque pièce est une émotion où l’on trouve un homme, une femme, parfois les deux.  Dans ce lieu, et donc dans sa vie toute entière, priorité est donnée à la sensualité et à  l’intelligence.

Avec Henry Miller (bien qu’elle s’en défende pendant cette interview, où elle affirme en souriant n’ être pas  l’héroïne de H.M. à Clichy), la communion semble avoir été parfaite. Relisons quelques passages. Anaïs évoque sa vie avec l’écrivain :

« Nous éclatons de rire. Nous nous allongeons ensemble et faisons l’amour, doucement, tendrement, nous nageons en plein amour, et pour la première fois, l’orgasme m’envahit par surprise, sans que j’y pense, presque paisiblement, comme une aube qui se lève lentement, un lent épanouissement né de l’abandon, de la décontraction, né du non-être. Aucun effort pour l’atteindre. Tombant comme la pluie, noyant l’esprit et le faisant fleurir.  (…)

« A la maison. Je suis de nouveau au paradis. Henry assis à mon bureau, se colletant avec Lawrence, fouillant dans des montages de notes, soupirant, fumant, jurant, tapant à la machine, buvant.
C’est si doux de rentrer à la maison pour y retrouver sa tendresse – ses mains toujours prêtes à caresser, même pendant qu’il parle de la signification de l’art, de la montée de la schizophrénie, de l’univers de la mort… »

Et puis il y a ce texte incroyablement fort, douloureux, disons-le : difficilement soutenable. Mais Anaïs Nin, n’en déplaise à l’univers,  et à Donald Trump (?) en particulier, est souveraine de sa vie. Elle a décidé d’ avorter. Elle s’adresse à cet enfant qui ne naîtra pas : 

« Je me suis assise dans le studio et j’ai parlé à mon enfant.
J’ai dit à mon enfant qu’il devrait se réjouir de ne pas être lâché dans ce monde où même les plus grandes joies sont teintées de souffrance, où nous sommes les esclaves des forces matérielles. Il a remué et m’a donné un coup de pied. Si plein d’énergie mon enfant, mon enfant à demi créé que je vais renvoyer au néant.
Renvoyer à l’obscurité, à l’inconscience, et au paradis du non-être.
Je t’ai connu ; j’ai vécu avec toi. Tu n’es que l’avenir. Tu es l’abdication.
Je vis au présent, avec des hommes qui sont plus près de la mort. Je veux des hommes, et non une future extension de moi-même, comme une branche. Mon tout petit, pas encore né, il fait très sombre dans la pièce où nous sommes assis tous les deux, certainement aussi sombre qu’à l’intérieur de moi où tu te trouves, mais il doit être plus doux pour toi de reposer dans ma chaleur que pour moi de rechercher dans cette pièce sombre la joie de ne pas savoir, de ne pas sentir de ne pas voir, la joie de rester calmement allongée dans cette chaleur et cette obscurité. Nous tous, à jamais condamnés à rechercher cette chaleur et cette obscurité, cette vie sans souffrance, cette vie sans angoisse, sans peur et sans solitude. Tu es impatient de vivre ; tu frappes de tes petits pieds, mon tout petit, pas encore né ; tu dois mourir.

Tu dois mourir avant de connaître la lumière, la souffrance et le froid. Tu dois mourir dans la chaleur et l’obscurité. Tu dois mourir parce que tu es sans père. »

EDMOND ROSTAND

LE BRET :
« Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire…

CYRANO :

« Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci ! D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? »

(…)

EDMOND ROSTAND /Cyrano de Bergerac