LETTRE AU CLITORIS

Cher Clitoris,

comme ce nom te va bien,  comme il est joli !  Il évoque un fruit discret caché dans les broussailles, une baie sauvage à marée haute. Tu aimes les mots caressants et les gestes tendres.  Ton sourire humide fait perler des larmes de bonheur. On glisse sur tes reliefs pour mieux exploser en mille couleurs.

Encore faut-il te connaître… ou te reconnaître.

Depuis cette rentrée 2017,  et pour la première fois en France, tu es  entièrement représenté dans un manuel scolaire.  Ah !  j’espère que désormais tout le monde va se précipiter au cours de SVT (Sciences de la Vie et de la Terre)  pour faire ta connaissance ! Avec une tel sujet, impossible de sécher, n’est-ce pas  ?

Ton plaisir est si intense, si généreux que tu fais  jouir aussi la langue française.

Quel régal ! Chez les végétariens-coquins, on te surnomme la cerise, la fraise, la framboise, le flageolet, le haricot, la lentille. Chez les gourmands, tu es l’amande,  le berlingot, le bonbon, la praline, le bouton rose, la friandise, la sucette. D’improbables poètes évoquent  la perle, le bouton d’amour, le petit marin du bateau, la rose des prés ou carrément… le starter.

Cher Clitoris,

à ma connaissance, seul Léo Ferré a su chanter l’étroite maison où tu loges. Comme quoi, il n’est pas besoin d’être marquis pour être divin.

Cette blessure
Où va ma lèvre à l’aube de l’amour
Où bat ta fièvre un peu comme un tambour
D’où part ta vigne en y pressant des doigts
D’où vient le cri le même chaque fois
Cette blessure d’où tu viens

Cette blessure
Qui se referme à l’orée de l’ennui
Comme une cicatrice de la nuit
Et qui n’en finit pas de se rouvrir
Sous des larmes qu’affirme le désir

(Léo Ferré/ Cette blessure)

Tout à l’heure,  j’évoquais les élèves qui, certainement, vont, en nombre,  se rendre au cours  pour faire connaissance avec ta subtile géographie. A la réflexion, je me dis que rien n’est moins sûr. Faudrait-il encore qu’ils soient animés d’une vraie curiosité. Aux choses de l’amour, les hommes, souvent, restent des glands !

 

LETTRE AU PÈRE NOËL

 

Cher Père Noël,

Je viens d’apprendre que tu avais été jeté en prison pour faits de pédophilie aggravée. Ah mon salaud !  Game over ! A trop caresser la tête des enfants,  avec tous ces jouets en guise d’appât, tes mains baladeuses, cette assise branlante sur tes vieux genoux  pendant la photo… Tu as craqué. Et maintenant tu vas payer. Fin de carrière  à la page des faits divers. Le Père-Noël est dans ses petits souliers. Ordure, va  !

En prison, mon vieux, tu vas voir, pas de cadeau !  Ceux qui, comme toi,  ont abusé des gamins sont surnommés « les pointeurs ». Ils sont  la cible privilégiée des autres taulards. Tu étais le roi. C’est fini. En prison, tu seras leur reine. Adieu le traîneau et les ballades célestes. Désormais, tu vas te traîner  comme un vieux bouc, un bouc émissaire et disponible. En prison, inutile d’appeler à l’aide.  Les gardiens veulent la paix. Pour des gens comme toi, à l’heure du supplice,  ils regardent ailleurs. Et puis, tu vas te rendre compte, passée une certaine heure, les murs n’ont plus d’oreille. C’est plus pratique pour tout le monde. En prison, les cris s’étouffent tout seuls. C’est ainsi que tu rembourseras tes crimes. En payant de ta personne. Tu t’endormiras avec ta honte et ta douleur. Bien fait.

Cher vieux salaud,

Pour être honnête, ce qui me surprend dans cette affaire, c’est qu’elle n’éclate que maintenant. Tu m’as toujours semblé louche. Un  gros type  éternellement célibataire -a-t on jamais entendu parler de la  Mère Noël ?- et puis ce costume écarlate, ridicule, cette barbe blanche, soyeuse,  et, surtout,  ces yeux  nazis, les tiens,  à l’heure de la confession. Tu voulais savoir si nous avions été sage. Dis-moi Ducon, ça te regardait ?  C’est toi qui avait payé les cadeaux ? Bien sûr que non.

Les parents étaient complices.  Ils ont fini par tout avouer, eux aussi. Ce n’était d’ailleurs pas leur première trahison. Il y avait eu « l’affaire des dents de lait et de la petite souris ». Ils ont écopé d’une peine avec sursis. Pour abus de confiance. Ils méritaient davantage, je crois.

Tu me dégoûtes.

Cette manière de rire , ces « ho ho ho .. » satisfaits, tes mains gantées pour ne pas laisser de trace…  Avions nous été sage ? La confession semblait obligatoire.  Je me demande encore… Si nous avions été des pestes, de sales mouflets sournois,  dégueulasses et tordus, serais tu reparti avec tes paquets  ? Sans doute pas.  Mais je ne veux plus y penser. J’avais confiance. Je croyais en toi.

C’est fini.

 

LETTRE AUX « SI J’ÉTAIS »

Chers Si j’étais,

Si j’étais un pigeon, tu serais ma statue

Si j’étais un bulletin, tu serais mon urne

Si j’étais une femme, tu serais ma serviette

Si j’étais un fantôme, tu serais mon manoir

Si j’étais un connard, tu serais mon excuse

Si j’étais un poulpe, tu serais mon encre

Si j’étais un chat, tu serais mon panier

Si j’étais un révolver, tu serais ma cible

Si j’étais immortel, tu serais mon cercueil

Si j’étais talentueux, cela se saurait !

LETTRE A ERIK SATIE

Cher Maître,

quand la solitude se décide à écouter un peu de musique, elle choisit une de vos œuvres. Elle se parfume avec. Votre musique, c’est le sourire de la mort, le rouge à lèvres du désenchantement, un jour de neige dans un parc abandonné.  De votre piano s’échappent des papillons blancs et noirs. Ils vibrionnent comme des âmes tourmentées.

Vous viviez à Arcueil dans le dénuement le plus extrême. A votre mort, en 1925, vos amis ont ouvert la porte de votre chambre. Nul, jamais, de votre vivant, n’en avait franchi le seuil.  Ils trouvèrent un spectacle surréaliste, qui aurait certainement charmé votre copain Apollinaire.  Ces amis, donc, Jean Wiéner et Darius Milhaud, firent connaissance avec deux pianos attachés, une collection de faux cols, une armée de parapluies, un lit sans drap et plusieurs milliers de petits papiers soigneusement rangés dans des boites à cigares. Vous y consigniez vos espoirs et vos pensées : « Je m’ennuie à mourir de rire », « Le temps passe et ne repasse pas », « un carnet de chèque inépuisable… », « Je suis né trop jeune dans un monde trop vieux. »

Surtout, dans une malle, ils découvrirent plusieurs centaines de lettres non ouvertes. Vous, l’affamé d’affection, l’assoiffé de reconnaissance, vous n’ouvriez jamais votre courrier ! A votre génie musical s’ajoutait le génie de l’indifférence.  Cette misère qui ne vous a jamais quitté, vous la surnommiez « la petite fille aux grands yeux verts ». Elle ne vous lâchait pas :  » Tout ce que j’entreprends timidement rate avec une hardiesse insoupçonnée jusqu’à ce jour « .

On ne vous prenait pas au sérieux, ni vous ni votre musique. Vous étiez un hurluberlu, un misanthrope imprévisible, un fumiste mélancolique, une usine à canulars. Vous ne détrompiez personne. A quoi bon ?

En 1949,  un sale con de critique osa même ce mot  :  » C’était un gourmet qui était incapable de faire la cuisine « .

Il est vrai que vous en aviez vu d’autres. A six ans, vous perdiez votre petite sœur et, deux mois plus tard, votre mère adorée. Le malheur fit une pause. Puis il frappa à nouveau six ans plus tard. A douze ans, vous trouviez  le corps sans vie de votre grand-mère, foudroyée d’une rupture d’anévrisme. La vie, pour vous, dès le début,  s’habillait  de sombre.

Un critique, Jean Poueigh, écrivit un jour que votre musique était « outrageante pour le bon goût français ». Vous prîtes alors votre plus belle plume et, de cette calligraphie si particulière dont vous aviez le secret, vous couchâtes ces mots sur des cartes postales  sans enveloppe afin que le concierge pût lire l’aimable prose :  « … Mais ce que je sais c’est que vous êtes un cul – si j’ose dire, un « cul » sans musique. Surtout, ne venez plus me tendre votre main de salaud. »   « Monsieur Jean-Foutre Poueigh, Célèbre Gourde et Compositeur des Andouilles » puis « Vilain cul, je suis ici d’où je t’emmerde à tour de bras » Scandale. Procès. Amende. 8 jours de prison avec sursis.

Cher Maître,

je repense souvent aux liens si particuliers qui vous unissaient à Claude Debussy.  Le compositeur de Prélude à l’après-midi d’un faune, voyait en vous « un musicien médiéval et doux, égaré dans ce siècle »

Vous étiez le pauvre musicien,  riche d’une estime minuscule et lui vivait confortablement de son travail. Il vous recevait dans son hôtel particulier de l’avenue du Bois de Boulogne. Pour vous faire gagner quelques sous, il accepta d’orchestrer deux Gymnopédies. Rien de salvateur dans votre chemin de croix. De quoi parliez vous lors de ces repas et, surtout, à quoi pensiez vous sur le chemin du retour, quand vous regagniez à pied, (pour économiser un billet de train) votre misérable chambre à Arcueil ?

Cher Maître,

Je persiste à penser qu’on ne peut apprécier, et apprécier pleinement votre musique que seul. Votre œuvre, je le crois,  ne saurait souffrir de « transports en commun ».  Elle se déguste en solitaire, dans un climat particulier. C’est d’ailleurs là où se trouve votre force, là où s’irrigue l’amour que nous avons pour vous :  de cette intimité, pour ne pas dire de cette douce proximité avec vous.

Enfin, quand viendra mon heure, j’aimerais avoir votre inspiration.  Avant de disparaître, vous avez dit à la mort qui s’approchait :  « Le temps de passer une jupe et je suis à vous »

A toujours,

 

 

 

LETTRE À BARBARA

Chère Barbara,

C’était il y a vingt ans.  Le 24 novembre 1997. Vous avez disparu. Vous n’êtes pas morte, non,  vous vous êtes absentée. Pour celles et ceux qui vous aiment, vous logez toujours dans un petit studio dans notre cœur. C’est bien pratique. Pour vous rendre visite, on pousse la porte. Aussitôt,  l’émotion de votre voix nous enveloppe comme une chaude couverture.

Pour honorer votre mémoire, nul doute que les médias sauront ouvrir le bon tiroir, celui des images d’archives et des témoins-clé. Elle le refermera le 28. Ainsi va le fonctionnement des programmateurs. Ils obéissent aux anniversaires comme les soldats à l’État-major. Le public, docile, ne peut que suivre. Il ressemble à ces poussins qui vont à droite, à gauche, selon l’endroit où tombe le grain.

Au moins, on parlera de vous. Et des personnes vous découvriront. Et vous leur parlerez comme vous savez le faire. En prenant l’autoroute du cœur.

A vos débuts, vous étiez « la chanteuse de minuit », C’est effectivement une bonne heure pour vous retrouver, quand les villes commencent leurs gros roupillon et que certains feux rouges font relâche. Le silence y est d’une certaine qualité, propice à l’éclosion des sentiments. De vous, on disait aussi que vous étiez « la chanteuse intimiste ». Drôle d’expression. Un artiste qui ne toucherait pas à l’intime, est-ce vraiment un artiste ? Lorsque vous faisiez une vraie rencontre, vous disiez : « Lui, il est beau à l’intérieur. » Vous,  vous étiez magnifique partout.

Votre force, je crois, c’était vos fêlures, votre honnêteté rude, entière, brutale. Le visage de l’amour sans maquillage inutile. Malgré votre absence, malgré les cons et les sales coups de la vie, nous vous sommes restés fidèles.
Avant de vous retirer, vous avez écrit  le drame de votre enfance. Il était question de votre père.

« Un soir, à Tarbes, mon univers bascule dans l’horreur. J’ai dix ans et demi. Les enfants se taisent parce qu’on refuse de les croire. […] Parce qu’ils ont peur. […] De ces humiliations infligées à l’enfance, de ces hautes turbulences, de ces descentes au fond du fond, j’ai toujours resurgi. Sûr, il m’a fallu un sacré goût de vivre, une sacrée envie d’être heureuse, une sacrée volonté d’atteindre le plaisir dans les bras d’un homme, pour me sentir un jour purifiée de tout, longtemps après. »

Vous avez quitté Paris pour Précy-sur-Marne en 1973. Une vieille ferme avec de la glycine en guise de collier, des chats et des chiens en guise de copains et un piano en guise d’ami fidèle.

Et les hommes ? « Ils marchent le regard fier/Mes hommes/Moi devant/Eux derrière ».  Et tout est dit.

Cette relation avec les gens dans la salle était unique. Vous chantiez la vie et la vie, c’était ces dizaines de milliers de cœurs qui battaient pour vous. C’était eux, « votre plus belle histoire d’amour« .

Pour quelques-uns, un soir, le miracle a eu lieu. Une fois la lumière revenue, la salle presque vide, des amoureux-fous ont continué à scander votre nom. Et vous êtes réapparue sur la scène ! Pour eux, rien que pour eux. Vous vous êtes assise au piano et, avec un air de prof sévère, vous leur avait dit : « Bon. Vous vous installez là… Oui, autour du piano. Je joue, je chante… Une seule ! Ensuite vous partez. Promis ? Mais attention ! Pas un mot ! Je veux entendre une mouche voler ! » On dit que ce soir-là, les mouches aussi ont pleuré.

Chère Barbara,

En 1987, vous avez composé Sid’amour. Vous trouviez les pouvoirs publics bien timides pour contrer les ravages de cette saloperie de maladie. Vous vous êtes donc engagée dans la lutte contre le sida. A fond. Désormais, en tournée, il y avait aussi dans vos bagages des cartons de préservatifs « Les capotes, vous allez me les acheter et vous allez me les mettre ! » grondiez vous. Hors lumière, sans caméra, sans micro, sans journaliste, vous rendiez visite à des malades à l’hôpital où il y a « des anges qui se déplient/Qui se déploient/Disparaissent derrière les portes ».

Qui le sait ? Vous aviez même ouvert une ligne téléphonique confidentielle pour écouter la solitude des autres et l’apaiser.

Chère Barbara,

le jour de vos obsèques, le 27 novembre 1997, il y avait dit-on  environ deux mille personnes au cimetière de Bagneux.. « Ce matin, je vous remercie de vous » a écrit un anonyme  sur le registre des condoléances.

Après le départ des stars, des curieux et des journalistes, une voix s’est soudain élevée, une voix rejointe bientôt par d’autres et d’autres encore, jusqu’à former un chœur spontané. Des fidèles chantaient le refrain de votre grand succès « Dis, quand reviendras-tu ? »

Dis, quand reviendras-tu?

Dis, au moins le sais-tu?

Que tout le temps qui passe ne se rattrape guère

Que tout le temps perdu

Ne se rattrape plus

Chère Barbara,

20 ans après, tu continues de chanter en nous.

Dans notre petit studio.

(Photo Patrick Ullmann)

LETTRE AU CHOCOLAT

Cher Chocolat,

le dictionnaire indique que tu es un nom commun masculin. Erreur. Tu es féminin, singulier et pluriel. Pluriel parce qu’il suffit de respirer tes multiples arômes pour s’en convaincre. Un plaisir majuscule. Singulier parce que ton pouvoir apaisant et consolateur reste un mystère. Féminin parce que rien qu’ en prononçant ton nom, la pupille des femmes s’illumine d’étoiles. Oui, tu es féminin depuis la nuit des temps. C’est bien simple : depuis Adam et Fève.

Tu es la gourmandise, le 7ème des péchés capitaux. Ce chiffre, déjà, évoque un ciel bien-aimé. Mais il faut aller plus loin et fouiller davantage dans le maquis des mots pour délivrer ton érotisme.

Tant pis pour les peines à jouir, mais celles et ceux qui te dégustent évoquent une longueur en bouche, un caractère agressif ou fruité ou amer ou lacté. Jardin des délices quand tu exploses sur la langue ! Les ganaches de la morale en sont pour leur frais.  Avec toi, pas de pudeur. Le censeur est en panne.

Tu es à la fois une pâte molle et une drogue dure. Tes dealers de supermarchés nous fournissent en poudre. Et dès le matin, nous prenons notre dose.  Cravate ou pas, tu es un pyjama de sucre sur notre langue.

Cher Chocolat, on l’aura compris, ton pouvoir de séduction est immense.  Les hommes bedonnants gagneront l’indulgence de leur copines en leur offrant de tes tablettes.  Ces mêmes fées iront boire à une  fontaine de chocolat faute d’avoir une rivière de diamants.

Mais cette acceptation féminine n’est qu’un leurre, une couverture.

Pauvres hommes,  pauvres truffes nappés de bons sentiments !  Les voici cuits.  Ayant craqués, ils sont croqués.

Et restent toujours chocolat.

 

LETTRE A LA FAMILLE

Chère Famille,

En échangeant avec quelques personnes, je m’aperçois que tu restes parfois comme un sac à dos bien lourd, bien encombrant, bourré de culpabilité et de colère.

Heureuses les familles soudées, unies, où les remontrances ne sont jamais des engueulades, où les punitions ne sont jamais injustes et où les critiques, même vives, sonnent comme un encouragement.

Existe-t-elle vraiment cette famille-là,  disponible et indéfectiblement bienveillante ? Impossible de le savoir. Quand on parle de toi, tout le monde ment, tout le monde enjolive, tes membres  s’obstinent à mal se souvenir. Un jour, j’ai entendu : « la famille est le silence d’un groupe de personnes autour d’un même secret ».

Je crois la phrase exacte.

Chère Famille,

Pour nombre de personnes, plus ou moins lucides, tu es une école de la grimace où évoluent des clowns pas drôles, des clowns fardés de mauvaise conscience et retranchés dans des citadelles d’égoïsme. C’est ainsi : il nous arrive d’avoir plus d’intimité avec un chauffeur de taxi qu’avec un frère ou une sœur. Nous restons avec le sentiment d’avoir croisé quelqu’un qui nous a  compris. Cela n’était pas arrivé depuis bien bien longtemps. Où es-tu donc, famille ?

Et si le concept de la  famille  relevait d’une gigantesque escroquerie ? Depuis des millénaires,  il engendre d’innombrables peines et drames sous prétexte d’un même sang, d’un même nom,  d’une même habitude. C’est un curieux spectacle  que de voir des êtres proches (frères, soeurs,  cousins…)  s’éloigner doucement,  année après année, tel un navire qui prend le large pour ne devenir qu’un petit point à l’horizon. Si un maigre ciment de souvenirs nous attache encore un peu, quelques années d’indifférence plus tard,  il ne reste plus rien du tout. Nous voici devenus de parfaits étrangers l’un pour l’autre. Nous nous retrouvons un jour devant un cercueil. A l’ouverture du testament, le clan réuni salive et n’oublie pas  de renifler bruyamment sa peine. Pour qu’on l’entende. Pour qu’on le croit.

Mais il y a les cicatrices.

Au sein des familles déglinguées ou abjectes, les mots crucifient et les gifles vaccinent.  Leur vie durant, ses membres resteront orphelins d’un câlin jamais reçu, d’un encouragement jamais prononcé, d’un petit signe jamais arrivé.

Oui,   « la famille est le silence d’un groupe de personnes autour d’un même secret ».

 

LETTRE AUX VENGEANCES

Chères Vengeances,

On te retrouve au Tribunal ou dans les draps noirs de la dépression. Tu es la jouissance  interdite, l’ivresse sans la gueule de bois.

C’est que le champagne de l’amour, quand il s’évapore, laisse parfois un arrière-goût de vinaigre. On se marie avec une personne. On divorce contre une autre.

Le  phénomène est  un peu mystérieux.

Il  arrive qu’une fois dissolus, les liens du mariage ou du Pacs se retrouvent et finissent par tresser une  corde.  L’étranglement peut commencer.

Et des naïfs pensaient que tout était fini !  Il y avait eu  les aveux,  les crises,  les insomnies, parfois même un juge pour officialiser cette  rupture. Tout cela n’était  qu’une étape, une sorte de hors d’œuvre. Le pire restait à venir. Le pire, ce sont ces ressentiments extrêmes quand les nobles sentiments ont fui, ces coulisses de l’amour quand l’amour a disparu.

Nous possédons tous en nous  un génie de la nocivité. Bien enfoui  ou à fleur de peau, il  n’attend que le  moment propice  pour se réveiller et frapper l’autre. 

Chères Vengeances,

Au quotidien,   il n’est pas rare d’entendre des anecdotes à ton sujet. Ces histoires ont souvent un point commun : une séparation mal digérée. D’où l’amertume, l’hostilité, la rancoeur, la malveillance…Un  contentieux non réglé  est comme une plaie qui s’infecte. Rien ne semble pouvoir stopper la progression du mal. Et l’âme du vengeur, très vite, baigne dans le pus comme un confit dans sa graisse.

Pourtant, il suffirait de quelques gouttelettes d’intelligence pour stopper net ces micro-drames.  Une bonne et saine indifférence permettrait  d’arrêter les hostilités. Qui donc en est capable ? 

Et posons-nous les bonnes questions.

Pourquoi s’acharner à vouloir salir, harceler, détruire  l’autre puisque cet (e) autre ne partagera  plus jamais votre vie ?  Comment expliquer ce refus d’enclencher ce « travail de deuil »  cher aux psychologues ?  C’est ainsi : il existe autour de nous des hommes et des femmes soudés par le mépris, parfois la haine, et cela bien des années après leur séparation.

Spectacle suprenant.

Même vieux, même loin, chacun  un pied et demi dans la tombe, ces personnes continuent de se reprocher mille choses, fomentant l’une pour l’autre d’innombrables  coups bas. Tout cela jusqu’à la fin, jusqu’à la mort, et au grand dam des familles qui hériteront de cette haine avec les  meubles.  Car il est faux de penser que  le temps apaise les hostilités et que le poids des jours  diminue la virulence des attaques. Le temps aggrave tout. Et la haine, quand elle est d’une certaine qualité,  ressemble aux grands crus : elle se bonifie merveilleusement avec les années.

Dans ces guerres, disons-le,  les  premières victimes sont les enfants. Terminés les jours heureux, les  surprises et  autres  goûters d’anniversaires en famille. A présent, chacun déguste dans son coin !  

Chère Vengeances,

tu le sais, le génie du mal n’a pas de sexe. Hommes et femmes se valent. Ils s’affrontent au gré de leurs moyens, de leurs disponibilités, de leurs envies et de leurs névroses.

Au jeu du « Je t’aime, Je te haine » la règle est simple.

Chacun, à tour de rôle,  marque des points.

Celui ou celle  qui meurt le premier a perdu.